TRIBUNE - De la résilience à la robustesse : un tournant pour les organisations de l’ESS
Face à une conjoncture qui érode la vitalité économique, sociale et humaine des entreprises sociales, il ne suffit plus de célébrer leur résilience : il est urgent d’investir dans leur robustesse. Ce constat repose sur des voix concrètes — celles de plus de 300 dirigeants et dirigeantes d’entreprises sociales, interrogés partout en France — qui dressent un portrait lucide d’une économie sociale et solidaire essentielle aux territoires. Il est temps de faire évoluer notre regard et notre soutien, estiment les signataires de cette tribune, pour passer de l’urgence à la capacité collective à construire et à durer.
Ces derniers mois, nous avons beaucoup entendu parler de la « résilience » des associations et des entreprises sociales. Comme si leur capacité à encaisser, sans broncher, était une qualité inépuisable.
Avec les accompagnateurs co-fondateurs de l’alliance du Kiif[1], nous avons voulu arrêter de supposer et commencer par écouter. Entre juin et septembre 2025, nous sommes allés interroger plus de 300 dirigeants que nous avons accompagnés partout en France. Ce qu’ils nous ont confié est un mélange rare de lucidité brutale et d’une détermination qui force le respect. Ce n'est pas un rapport de crise de plus ; c'est un signal faible que nous ne pouvons plus ignorer.
L’économie sociale et solidaire n'est plus, depuis longtemps, une simple variable d’ajustement. Elle est un moteur d’innovation sociale, un des remparts contre la précarité, un bastion de solidarité et l’un des piliers de la transition écologique au cœur de nos territoires.
Or les entreprises sociales traversent une période de mutation profonde.
Notre conviction est simple : continuer à célébrer la résilience de l’ESS sans investir dans sa robustesse revient à organiser son épuisement.
L’économie sociale et solidaire n'est plus, depuis longtemps, une simple variable d’ajustement. Elle est un moteur d’innovation sociale, un des remparts contre la précarité, un bastion de solidarité et l’un des piliers de la transition écologique au cœur de nos territoires. »
Ce qui se joue derrière les chiffres
Le constat de départ pourrait être sombre : 91 % des structures que nous avons consultées subissent de plein fouet la conjoncture. Inflation, baisse des subventions, incertitude politique, hausse des besoins... 70 % des dirigeants sondés envisagent l’avenir avec inquiétude. Cette instabilité se traduit par des indicateurs financiers dégradés : 42 % des structures ont vu leur trésorerie fondre en un an, et 27 % ont déjà été contraintes de suspendre des projets essentiels faute de budget.
Mais derrière ces chiffres, ce sont surtout les signaux qui nous interpellent. Fatigue chronique, sentiment de porter seul la viabilité des projets, faire toujours plus avec toujours moins… Autant de fragilités invisibles dans les bilans comptables mais décisives pour l’avenir des structures.
Le risque systémique est réel : si les dirigeants de l’intérêt général craquent, c’est tout un écosystème de proximité qui s’effondre avec eux. Ce tissu d’acteurs qui prend soin de nos aînés, qui réinsère les plus précaires, qui protège notre biodiversité… — vital à l’habitabilité de nos territoires.
Pourtant, au milieu de ce brouillard, la flamme reste intacte. La plupart nous disent : « Notre utilité nous donne des ailes ». Ils ne baissent pas les bras. Ils sont là, ils tiennent, ils inventent. Ils sont toujours aussi nombreux à rejoindre nos accompagnements territoriaux à la création d’entreprises sociales. Mais ils nous disent aussi, avec franchise, qu’ils en ont « ras la casquette d’être courageux ». Ils ne veulent plus seulement survivre, ils veulent pouvoir construire.
Sortir du mode « survie »
Face à ce constat, nous, accompagnateurs, avons dû nous poser une question honnête : sommes-nous à la hauteur de leur engagement ? Accompagner aujourd'hui, ce n'est plus seulement aider à créer une structure ou à écrire un business plan. C'est aider ces organisations à devenir robustes[2].
La robustesse, ce n’est pas la résilience. La résilience, c'est la capacité à revenir à son état initial après un choc. La robustesse, c'est la capacité à continuer de fonctionner, voire à se transformer, pendant que la tempête gronde. C’est identifier son itinéraire pour naviguer dans l’incertain.
Pour y arriver, nous identifions quatres chantiers prioritaires :
- Re-penser nos modèles. La solution miracle de l’hybridation des ressources a ses limites, les financements publics se tarissent, la philanthropie ne pourra prendre le relais partout. Nous devons accompagner les structures pour repenser leurs modèles en profondeur, avec créativité et lucidité, en intégrant l’instabilité comme une donnée structurelle et non comme une anomalie.
- Rompre la solitude du dirigeant. C’est un mal silencieux. Un dirigeant qui craque, c’est une structure fragilisée. Nous devons mettre le soin de l'humain — la santé mentale, le soutien entre pairs — au cœur de nos accompagnements. Ce n'est pas du confort, c'est la base de la viabilité économique et du renouvellement des générations de dirigeant.es.
- Cultiver la transparence et encourager l'anticipation : Lever les tabous sur les difficultés, c’est rendre du pouvoir d'agir aux dirigeants. Anticiper les risques, c'est se donner les moyens de choisir les prochaines étapes plutôt que de les subir.
- Jouer collectif, vraiment. La robustesse de demain sera territoriale et sectorielle. Un écosystème d'acteurs qui mutualisent, qui fusionnent parfois, qui coopèrent toujours, est solide.
La robustesse, c'est la capacité à continuer de fonctionner, voire à se transformer, pendant que la tempête gronde. »
Cultiver la confiance : l'initiative « Traversées »
Dès 2025 certains membres du Kiif ont mis en place des premiers ajustements : refonte des critères de sélection, utilisation de fonds propres pour des accompagnements d’urgence, sensibilisation aux signaux d’alertes, participation aux collectifs territoriaux de soutien aux entreprises en difficulté, lancement de programmes d’accompagnements dédiés…
Plusieurs acteurs nationaux ont aussi d’ores et déjà initié ou renforcé des programmes d’appui aux structures en difficulté et notamment Prev’Asso par le Mouvement associatif, SOS Employeur de l’Udes, le fonds d’urgence de France Active ou encore le dispositif local d'accompagnement[3].
À leurs côtés et avec le Kiif, nous lançons « Traversées ». Un espace d'expérimentation pour naviguer dans l'incertain. Nous allons travailler sur la santé des dirigeants avec l’Action Recherche Inspire, sur les alliances stratégiques, sur la sensibilisation aux premiers signaux d’alerte et sur la capacité des entreprises sociales à traverser les secousses.
Dans le même temps, nous veillons aussi à encourager la vitalité démocratique en continuant de soutenir les initiatives naissantes. Nous gardons les portes grandes ouvertes aux projets en lancement, et notre regard reste aussi tourné vers les hommes et les femmes qui osent prendre la mer, malgré les vents contraires.
L’ESS n’a pas besoin qu’on admire encore sa capacité à encaisser. Elle a besoin qu’on investisse dans sa robustesse.
L’ESS n’a pas besoin qu’on admire encore sa capacité à encaisser. Elle a besoin qu’on investisse dans sa robustesse.
Avec Traversées, nous faisons un pari : celui de sortir l’ESS du mythe de l’héroïsme permanent pour entrer dans une culture du soin, de l’anticipation et de la coopération.
Parce qu’un écosystème qui tient repose moins sur le courage individuel que sur la solidité collective.
Signataires :
Léna Geitner, déléguée générale du Kiif
Josépha Poret, directrice de Ronalpia
Pierric Hourçourigaray, directeur de l’Adress
Emilie Sarrazin, directrice des Ecossolies
Géraldine Bal, directrice de l’accompagnement chez makesense
Claire Landat, directrice de l’offre et du développement chez France Active Occitanie
Cédric Hamon, directeur de Inter-Made
Charles-Etienne Dupré la Tour, directeur du Labo des Partenariats
Aline Pehau, directrice d’Antropia Essec
Alicia Beillon, Atis
[1] Le Kiif est une alliance inter-territoriale de 9 accompagnateurs d’entreprises sociales créé en 2023. Cette alliance a été fondée par l’Adress, Antropia Essec, Atis, les Ecossolies, Inter-Made, Le Labo des Partenariats, Makesense, Première Brique et Ronalpia.
[2] Olivier Hamant, directeur de recherche à l'Inrae, au laboratoire de reproduction et développement des plantes à l'ENS Lyon.