« On peut venir seul, on trouvera toujours quelqu’un pour discuter » : depuis 20 ans, le Moulin à café tisse du lien social
Fondé en 2006, ce café associatif implanté dans le 14e arrondissement de Paris propose diverses activités créatives, culturelles et de solidarité. Un moyen de lutter contre la solitude et de favoriser les échanges entre les habitants du quartier. Alors qu’un de ses cofondateurs, Frédéric Vuillod, en a récemment tiré un livre, Carenews s’est rendu sur place.
Les lumières du café brillent à travers les vitres sur la petite place du 14e arrondissement de Paris, où un jardin partagé, un centre de protection maternelle et infantile et des immeubles gris se font face. À l’intérieur, la salle située en rez-de-chaussée est pleine. Les clients et bénévoles conversent autour d’un jeu d’échecs ou attablés devant un verre, tandis qu’en cuisine, le dîner du soir se prépare. Il est environ 17 heures.
« Le Moulin à café vit à travers la participation des habitants », présente Fiora Badiou, la directrice de l’établissement. Créé en 2006, ce café associatif est l’un des premiers de la capitale. Il fonctionne grâce à une gouvernance partagée entre ses 6 salariés et les nombreux bénévoles qui viennent à tour de rôle apporter leur aide. Deux volontaires en service civique complètent l’équipe.
En discutant des valeurs que nous voulions mettre dans le projet, nous avons pensé : mixité sociale, culture, solidarité et bénévolat »
Frédéric Vuillod, cofondateur du Moulin à café.
Un lieu pour lutter contre la solitude
« L’objectif initial était de se faire rencontrer les gens du quartier », raconte Frédéric Vuillod, l’un des co-fondateurs du projet et auteur de l’ouvrage Les Cafés associatifs. L’engagement citoyen à hauteur de quartier, publié aux éditions Les Petits Matins [NDLR : dans la collection Mondes en transitions dirigée par Camille Dorival, directrice de la rédaction de Carenews].

L’idée d’un tel lieu a germé au sein de l’association Urbanisme et démocratie, dont le but est de faire participer les habitants à la vie de quartier, et alors que ce coin du 14e arrondissement était en train de se transformer. « Il y avait de nouveaux arrivants et nous sentions qu’il y avait besoin de créer des ponts entre les gens. En discutant des valeurs que nous voulions mettre dans le projet, nous avons pensé : mixité sociale, culture, solidarité et bénévolat », détaille Frédéric Vuillod.
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Ayant vu le jour au bout de deux ans de travail, le Moulin à café s’est inspiré de modèles déjà existants, à l’étranger notamment à Berlin ou encore à Paris dans le 13earrondissement. Il réunit la vie associative et le principe du café de quartier comme un moyen de favoriser les rencontres. « Il y a tous types de personnes, surtout des habitants du quartier qui viennent car le lieu est sympa », remarque Frédéric Vuillod. Au fil du temps, il s’est rendu compte que lieu portait aussi un rôle de lutte contre l’isolement des personnes dans la ville. « L’alimentation est un vecteur de lien social », souligne Fiora Badiou.
Ce que je trouve intéressant, c’est l’idée de faire des choses ensemble. Souvent dans les cafés, les gens se côtoient mais en parallèle »
Constance, une cliente venue pour la première fois au Moulin à café.
Jeux, activités, concerts, repas pour les étudiants…
Aquarelle, chants, salsa, échecs, improvisation théâtrale, aide aux devoirs, crochet…Les animations qui se tiennent au milieu du café ou dans une salle annexe au fil de la semaine sont diverses. Elles sont proposées à titre gratuit ou à prix libre aux adhérents et pensées pour plaire à un public différent. « Certains trouvent que nous ne sommes pas assez militants », fait remarquer Frédéric Vuillod.
Cette année, le Moulin à café compte 1 000 personnes et 22 associations adhérentes. L’accès à la salle de restauration et les évènements organisés le soir, comme des concerts ou des projections de films, sont quant à eux ouverts à tous. Deux services sont proposés, le midi et le soir, ainsi qu’une formule à 1 euros, à destination des étudiants installés dans la résidence du Crous située juste au-dessus.
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« Ce que je trouve intéressant, c’est l’idée de faire des choses ensemble », pointe Constance, une cliente de 50 ans, venue dans le café pour la première fois ce mercredi 4 février pour assister à une conférence. « Souvent dans les cafés, les gens se côtoient mais seulement en parallèle sans vraiment se rencontrer », analyse-t-elle, étonnée de constater que le lieu « soit aussi plein, en pleine journée ».

Un mode de fonctionnement fondé sur le bénévolat
Pour faire fonctionner ce modèle, le Moulin à Café reçoit des subventions de la ville de Paris et de la Caisse d’allocations familiales, qui couvrent environ 20 % de son budget. Le reste est assurée par les fonds propres du café, et est surtout rendu possible grâce au travail des bénévoles. Un mode de fonctionnement qui demande une attention à temps plein. « Ce qui est difficile, ce n’est pas tant de recruter, mais plutôt de fidéliser les bénévoles », fait remonter Fiora Badiou.
Catherine est l’une d’entre eux depuis le mois de mai. Cette sexagénaire apporte son aide deux fois par semaine pour l’aide aux devoirs, et de temps en temps pour la vaisselle comme aujourd’hui. Travaillant dans le secteur de l’édition, elle est arrivée au Moulin à café après un burn-out et sur les conseils de son psychiatre de s’engager dans un café associatif. En marchant dans le quartier, « j’ai été attiré par celui-ci. C’est facile de créer du lien et d’intégrer les bénévoles », témoigne-t-elle, mettant en avant les bénéfices qu’elle a ressentis à socialiser. « Avant, je savais que ça existait mais sans en fréquenter. C’est différent d’un café où les gens viennent individuellement. Il y a tout de suite autre chose », appuie-t-elle.
Ici les gens viennent pour s’amuser. Ils chantent, jouent entre eux »
Théo, volontaire en service civique.
Un pari réussi ?
« C’est convivial. C’est aussi enrichissant car il y des personnes d’horizons divers, de rangs sociaux différents sans qu’il n’y ait de jugement, quelle que soit votre profession », ajoute Vincent, un autre bénévole de 59 ans, qui aide de temps en temps à la vaisselle. « On peut venir seul, on trouvera toujours quelqu’un pour discuter », abonde face à lui Marie-José, devenue bénévole à la retraite après avoir d’abord été adhérente. Pour Théo, volontaire en service civique depuis septembre 2025, le café permet d’intégrer différentes catégories de population. « C’est plus inclusif car ce n’est pas axé sur le profit », considère-t-il. « Ici les gens viennent pour s’amuser. Ils chantent, jouent entre eux. Généralement, ils se mélangent et s’entendent bien. »

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En vingt ans, le Moulin à café semble donc bien avoir réussi son pari de créer du lien social. Selon une étude d’impact que le café a menée en 2024, 60 % des personnes qui le fréquentent disent venir pour lutter contre leur propre solitude.
Il reste cependant au lieu des défis à relever, comme celui de renouveler les générations qui le fréquentent et d’affronter la baisse des financements du secteur public à destination des associations. « Notre enjeu est de dégager plus de fonds propres. Il y a aussi une question de notoriété pour renouveler le public et se faire connaître au-delà de l’arrondissement », souligne Fiora Badiou.
« Il y a un enjeu de reconnaissance du modèle », ajoute Frédéric Vuillod. « Un café associatif porte des activités de nature différentes, ce qui ne fonctionne pas avec le fléchage des subventions publiques », fait-il remarquer. Confronté à une baisse des subventions reçues par la ville de Paris, le café se voit contraint d’augmenter ses prix de vente et de chercher des financements privés. En essayant de ne pas dénaturer le modèle.
Élisabeth Crépin-Leblond