« L’objectif est d’élargir le projet à l’échelle européenne », Tim Deguette, fondateur de la carte de dons solidaires Solly
Grâce à une plateforme dédiée, les donateurs peuvent effectuer des dons à des personnes sans abri. Les sommes sont créditées sur les cartes des bénéficiaires. L’objectif est de lutter contre les effets de la dématérialisation de l’argent. Une première expérimentation se tient jusqu’en juin. Carenews a interrogé Tim Deguette, le fondateur de la carte Solly.
Lancée à la fin de l’année 2025 via une première expérimentation de six mois, la carte Solly permet d'effectuer des dons à des personnes sans domicile fixe. Il suffit de choisir le montant du don sur la plateforme dédiée. L’argent est ensuite directement crédité sur le compte du bénéficiaire détenteur de la carte.
Son créateur, Tim Deguette, entend ainsi lutter contre la dématérialisation de l’argent (disparition progressive du titre-restaurant papier, paiement par smartphone et montre connectée, etc.) qui affecte fortement les conditions de vie des personnes sans abri. En effet, selon une enquête menée par Solly en 2023, la majorité des donateurs (deux tiers) n’ont pas d’espèces sur eux. Entretien.
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Carenews : Comment est née l’idée de créer une carte qui permette de faire des dons à des personnes sans abri ?
Tim Deguette : J'ai eu cette idée en 2018 quand j’étais au lycée en internat à Saint-Omer (Pas-de-Calais). Nous avions droit à une sortie hebdomadaire le mercredi. J'en profitais pour chercher à manger dans un supermarché devant lequel je croisais souvent des personnes sans domicile fixe.
Je leur ai assez rapidement dit d’arrêter de me demander de l’argent, car à 16 ans, je payais déjà avec mon téléphone. J'ai ensuite ressenti une certaine culpabilité de leur avoir répondu ainsi.
Un outil pour dématérialiser les dons et ainsi faciliter le quotidien des personnes sans domicile fixe a alors germé dans mon esprit. Mais en 2018, je n’étais encore qu’au lycée ; le temps n’était pas encore à la concrétisation. »
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Vous avez pu leur reparler par la suite ?
La semaine suivante je leur ai présenté mes excuses. S’en est suivi un dialogue sur les obstacles qu’ils rencontrent pour collecter de l’argent. J’ai alors réalisé à quel point ces nouvelles pratiques (paiements par carte bancaire, par téléphone, etc.) nous facilitaient la vie tout en compliquant la leur. La disparition progressive des titres restaurants sous format papier accentue aussi leurs difficultés.
Un outil pour dématérialiser les dons et ainsi faciliter le quotidien des personnes sans domicile fixe a alors germé dans mon esprit. Mais en 2018, je n’étais encore qu’au lycée ; le temps n’était pas encore à la concrétisation.
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Quand avez-vous eu le déclic pour lancer le projet Solly ?
Le déclic a lieu en mai 2023, après avoir discuté avec un étudiant qui faisait la manche dans le métro. Je lui explique que s’il le souhaite, il est possible de manger au restaurant universitaire pour un euro par jour. « Récolter un euro par jour, c’est très compliqué, les gens n’ont plus de monnaie sur eux », me répond-il. En entendant ces paroles, j’ai eu une prise de conscience.
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Comment le projet s’est-il concrétisé ?
Avec des amis, nous avons interrogé de plus en plus de personnes sans domicile fixe pour connaître leurs besoins. Nous nous sommes aperçus que, pour beaucoup d’entre eux, il est impossible de présenter des papiers d'identité. Aujourd’hui, ils n’en ont plus sur eux, notamment à cause des vols. En partant de ce constat, nous avons décidé que la carte serait délivrée sans justificatif d’identité ou de domicile.
Nous avons alors commencé à créer le moyen de paiement et à rédiger le cahier des charges techniques.
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Au niveau du financement, comment cela s’est-il passé ?
Au début, il était difficile pour les banques de nous faire confiance. Mais la situation a évolué quand nous avons lancé une campagne de financement participatif en avril 2024, portée par une de nos associations partenaires, Les Soldats du sourire (SDS). Sur les 79 000 euros collectés, 50 000 étaient destinés à Solly , 25 000 aux SDS et 5 000 à la plateforme de crowdfunding. Cela a mis un coup de projecteur sur notre action et les banques nous ont suivis.
Tout se passe via la plateforme Solly. Le donateur peut soit scanner le QR code d’un bénéficiaire et lui envoyer directement entre 2 et 100 €, soit faire un don via le site internet pour une zone géographique. »
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Comment faire un don et comment est-il redistribué ?
Tout se passe via la plateforme Solly. Le donateur peut soit scanner le QR code d’un bénéficiaire et lui envoyer directement entre 2 et 100 €, soit faire un don via le site internet pour une zone géographique. Dans ce cas, les fonds sont ensuite répartis équitablement entre les bénéficiaires accompagnés par nos associations partenaires dans cette zone. Enfin, l’argent est crédité sur la carte du bénéficiaire.
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Comment les personnes dans le besoin peuvent obtenir la carte Solly ?
Ce sont les associations de maraude qui distribuent les cartes et non Solly directement. Ce travail avec nos partenaires est un gage de confiance pour les bénéficiaires.
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La carte Solly permet aux bénéficiaires d’acheter uniquement des denrées essentielles (nourriture, vêtements, produits d’hygiène, soins médicaux, paiement de factures, etc.) Certains dénoncent une infantilisation des personnes sans abri. Qu’avez-vous à répondre à cela ?
Très honnêtement, je comprends totalement ce point de vue et les récalcitrants ont bien entendu le droit d'avoir cette position. Mais quand on monte un projet associatif avec seulement des bénévoles à la tête du bureau, il est nécessaire que les gens suivent. Or selon une étude que nous avons réalisée en 2023, 70 % des citoyens craignent que leurs dons soient utilisés pour acheter de l’alcool, du tabac, de la drogue ou des jeux d’argent.
Si on crée un tel dispositif sans la confiance des donateurs, cela n’a que très peu d’intérêt. L’objectif est de redonner confiance aux citoyens en favorisant la transparence des dons.
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La première expérimentation doit durer six mois. Comment se déploie-t-elle ?
Ce premier test qui dure depuis trois mois et demi a lieu dans 22 villes comme Lille et Amiens. Pour l’instant il y a 529 bénéficiaires et l’objectif est de toucher 1 000 personnes d’ici juin. En mai, nous aurons les premiers retours des bénéficiaires et des donateurs grâce à un questionnaire.
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Quelle est votre vision à long terme ?
L’objectif est de développer le dispositif à l’échelle européenne, notamment en Belgique et en Allemagne. Dans ces pays, nous avons beaucoup plus de demandes qu’en France où le système d’aides sociales est plus développé. Par conséquent, en Belgique et en Allemagne la générosité a un fort impact sur les personnes bénéficiaires. Nous avons aussi des demandes du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie, de la Suisse et des Pays-Bas.
Pour 2026, nous restons concentrés sur la France et notre objectif est d’élargir le projet à l’échelle européenne pour 2027.
Propos recueillis par Léanna Voegeli 