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Par Carenews INFO - Publié le 17 mars 2026 - 07:45 - Mise à jour le 17 mars 2026 - 11:07
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1860 : quand la coopération devient un mouvement

[SÉRIE « HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE ENGAGÉE »] Les fruitières du Jura fabriquent collectivement du comté depuis le XIIIᵉ siècle. Mais la coopération comme projet économique conscient, conçu pour être reproduit et diffusé, est une invention moderne du XIXᵉ siècle. Elle se structure en mouvement à partir des années 1860, lorsque convergent un espace légal, des modèles étrangers et une tension idéologique.

Il existe aujourd'hui 3 millions de coopératives dans le monde, employant 281 millions de travailleurs. Crédit : Agathe Hocquet, Carenews.
Il existe aujourd'hui 3 millions de coopératives dans le monde, employant 281 millions de travailleurs. Crédit : Agathe Hocquet, Carenews.

 

 

Le mouvement coopératif n’a pas d’acte de naissance ; il a une trajectoire longue, avec des accélérations, des répressions, des redémarrages. Le rythme varie fortement selon les pays et les régions : l’expérience de Rochdale en Angleterre en 1844, le modèle Raiffeisen en Allemagne en 1864, les premières lois françaises en 1867, les grands réseaux coopératifs italiens dans les années 1880, le mouvement Rochdale américain seulement dans les années 1880-1890. Toutefois, parler d’une structuration du mouvement dans les années 1860 est avéré pour la France et, dans une large mesure, pour le contexte franco-britannique qui a servi de matrice au modèle coopératif mondial. 

 

La différence de nature avec la mutualité

Il faut d’emblée distinguer les coopératives des sociétés de secours mutuel, qui constituent une autre famille de l’économie sociale, analysée dans un précédent article. Les deux formes émergent du même bouillonnement ouvrier du XIXe siècle. Elles partagent le refus de la logique actionnariale et le principe « une personne, une voix ». Mais leurs trajectoires sont progressivement différenciées : la mutualité ne contestait que l’abandon des malades à leur sort, ce qui lui valut un consensus trans-politique remarquable et une reconnaissance légale précoce. Certaines coopératives, notamment de production, contestaient quant à elles la figure du patron, ce qui valut la répression du mouvement, et une loi-cadre seulement en 1947, soit un demi-siècle après la grande charte de la mutualité de 1898.

 


Lire également : 1850 : l’explosion du mouvement mutualiste 


 

1. Les racines : une préhistoire ancienne, une idée moderne

 

Les fruitières du Jura et les communaux : la coopération avant la lettre

Les fruitières du Jura et des Alpes offrent parmi les traces les plus anciennes d’une organisation structurellement coopérative. Des actes du XIIIe siècle documentent des associations de paysans qui mettent en commun leur lait pour fabriquer collectivement du comté ou du gruyère, qu’aucun d’eux ne pourrait produire seul, faute de volume suffisant. La logique est rigoureusement coopérative : apport collectif, transformation commune, partage proportionnel au lait apporté. Ces fruitières existent toujours.

La gestion collective des biens communaux (forêts, pâturages, droits d’eau) relève de la même logique d’usage partagé de ressources productives, présente dans toute l’Europe médiévale et moderne. Ces pratiques informelles d’économie collective sont bien antérieures au XIXe siècle.

Mais ces exemples illustrent précisément la différence entre la coopération comme pratique et la coopération comme modèle. Les fruitières médiévales ne se pensaient pas comme une alternative à quoi que ce soit : elles répondaient à une contrainte technique. Les coopératives ouvrières de 1848 se pensent explicitement comme une alternative, ou a minima une réforme conséquente, au capitalisme industriel. C’est une différence de nature.

 

La Société des bijoutiers en doré, créée en 1833 et souvent citée comme la première coopérative de production française, se présentait comme une société commerciale ordinaire ; sa réalité intérieure était coopérative. »

 

1830-1848 : s’organiser malgré la loi

En France, les premières expériences coopératives au sens moderne émergent dans les années 1830, dans les marges du droit. La Société des bijoutiers en doré, créée en 1833 et souvent citée comme la première coopérative de production française, se présentait comme une société commerciale ordinaire ; sa réalité intérieure était coopérative. C’est le bricolage juridique qui permet d’exister. 

Entre 1840 et 1850, le journal L’Atelier, rédigé « par des ouvriers pour des ouvriers », diffuse les idées coopératives et forge une conscience collective.

L’année 1848 est une explosion. Le gouvernement provisoire finance directement une centaine d’associations ouvrières de production ; des coopératives s’affichent au grand jour, publient des statuts, tiennent des assemblées. Le coup d’État de 1851 met fin brutalement à l’expérience, mais quelque chose demeure : des statuts types ont circulé, des réseaux militants ont été formés. La répression détruit les organisations, pas la culture organisationnelle. C’est ce terreau que la décennie 1860 va permettre de faire lever.

 

1852-1867 : la créativité juridique

Entre la répression de 1851 et la loi de 1867 sur les sociétés à capital variable, les coopératives survivent par le bricolage juridique. Certaines se déguisent en sociétés commerciales ordinaires, d'autres restent informelles ou sous le seuil des vingt membres. La stratégie la plus ingénieuse consiste à se couvrir par une société de secours mutuel. Un décret de 1852 autorise les mutuelles mais reste muet sur les coopératives. Les militants exploitent cette faille : la caisse de secours, tolérée car elle soulage l'assistance publique, devient une façade légale pour financer l'achat collectif d'outils, organiser la production commune, parfois même soutenir des grèves...

 

2. Les modèles étrangers qui s’inventent sur le terrain

 

Angleterre, 1844 : Rochdale et la matrice des principes

En Angleterre, 28 tisserands de la banlieue de Manchester créent en 1844 la Société des équitables pionniers de Rochdale. C’est une société de consommation qui propose « Honest food at honest prices » (« De la nourriture honnête à des prix honnêtes »). Ce qui distingue Rochdale de toutes les expériences précédentes n’est pas l’épicerie collective en elle-même : c’est la formalisation d’une charte. Elle donne un cadre clair et permet sa reproduction. Gestion démocratique, lucrativité limitée, liberté d’adhésion, neutralité politique et religieuse, ristourne proportionnelle aux achats : les principes rochdaliens circulent comme modèle. 

Dès 1860, la société compte 3 450 membres et 6 magasins. La Rochdale Society contribue à former la Co-operative Wholesale Society en 1863. Aujourd’hui c’est devenu le groupe Co-op, un leader des supermarchés en Angleterre notamment en pointe sur le bio et l’équitable. Il compte 5 millions de membres pour un chiffre d'affaires de 11,3 milliards de livres anglaises en 2023.

 

Allemagne : deux modèles de crédit, deux temporalités

En Allemagne, le mouvement coopératif prend une forme particulière en émergeant par le crédit plutôt que par la consommation. Hermann Schulze-Delitzsch fonde dans les années 1850 les premières Vorschussvereine, des associations de prêts mutuels pour les artisans urbains. Friedrich Raiffeisen adapte ce modèle aux zones rurales : sa première caisse, fondée en 1864 à Heddesdorf, repose sur la responsabilité solidaire illimitée des membres, une gestion bénévole stricte et un périmètre local resserré.

Le modèle Raiffeisen se diffuse lentement, d’abord dans les campagnes rhénanes, puis à travers toute l’Allemagne ; il inspirera le Crédit agricole mutuel français dès 1882, puis, un siècle plus tard, le microcrédit dans les pays du Sud. 

Ces modèles vont irriguer la France dans les années 1860. Dans l’Europe industrielle du Nord-Est du XIXᵉ siècle, ces expériences circulent rapidement par les réseaux militants, les publications ouvrières et les expositions universelles.

 

3.  La période 1860-1880 : le moment coopératif

 

La décennie 1860-1870 concentre en France une série de ruptures. Cette période correspond aussi à un moment d’intensification de la « question sociale » dans toute l’Europe industrielle : urbanisation rapide, précarité ouvrière et conflits sociaux nourrissent la recherche de nouvelles formes d’organisation économique.

En 1864, la loi Ollivier supprime le délit de coalition : les ouvriers peuvent désormais se regrouper sans risquer les poursuites pénales qui pesaient sur toute organisation collective depuis la loi Le Chapelier (1791). La même année, la Première Internationale place la question coopérative au cœur des débats idéologiques ouvriers : les délégués français y défendent la coopération de production comme voie d’émancipation. 

En 1867, la loi sur les sociétés à capital variable offre aux coopératives un habit juridique utilisable, moyennant des arrangements ad-hoc. 

La même année, l’Exposition universelle de Paris permet à des délégués ouvriers français de découvrir directement les coopératives britanniques héritières de Rochdale, et d’en revenir avec des statuts types et des convictions. 

L’espace légal qui s’ouvre, les modèles étrangers qui circulent, la tension idéologique qui se cristallise : les trois ingrédients d’un basculement durable sont réunis. Pour la première fois, la coopération cesse d’être une expérience isolée : elle devient un modèle reproductible.

 

France : la Bellevilloise, créée en 1877, est un exemple emblématique

La Bellevilloise, créée en 1877 à Paris par 18 ouvriers mécaniciens, incarne ce que la décennie 1860-1870 rend possible. D’abord petit dépôt d’épiceries autogéré, elle expérimente des échanges directs « du producteur au consommateur », s’agrandit pour proposer des services d’éducation populaire, devient un espace de rassemblements politiques où Jean Jaurès intervient. 

Organisée selon des principes coopératifs, elle peut désormais s'appuyer sur le cadre juridique de la société à capital variable, même si le statut de « coopérative » n'existera formellement qu'en 1917 pour la consommation. La Bellevilloise, réouverte en 2005, est aujourd’hui une institution locale artistique et festive, gérée par une SARL.

 

4. L’institutionnalisation (1880–1947) : de la polyvalence à la spécialisation

 

À la fin du XIXᵉ siècle, ces expériences coopératives ne sont plus seulement des initiatives isolées : elles commencent à former un véritable mouvement coopératif organisé.

 

Londres, 1895 : l’Alliance coopérative internationale

En 1895, l’Alliance coopérative internationale (ACI) est créée à Londres. Elle vise à fédérer les coopératives du monde entier et à formaliser les principes communs. C’est la première pierre d’une organisation internationale qui recense aujourd’hui 3 millions de coopératives et un milliard de membres. Sa création marque aussi la clôture de la période fondatrice : le mouvement coopératif ne cherche plus à s’inventer, il cherche à se coordonner.

 

La stabilisation du terme

Le terme « coopérative », dans son acception moderne d’entreprise collective, démocratique et à but économique et social, apparaît et se stabilise en France entre 1880 et 1900, se distinguant progressivement du terme plus large d’« association ». 

Avant cette période, on parle plutôt d’« associations ouvrières » (notamment en 1848), de « sociétés de production » ou de « sociétés coopératives ».

Le mot lui-même est un emprunt à l’anglais « cooperative ». Il dérive du concept de co-operation popularisé par le théoricien anglais socialiste utopique Robert Owen dans les années 1810-1820, notamment dans son projet de « villages of cooperation ». Ce vocabulaire se diffuse progressivement dans le mouvement ouvrier britannique avant d’être repris en Europe continentale.

 

La spécialisation des formes

Cette fixation lexicale accompagne une spécialisation institutionnelle : les fonctions polyvalentes du XIXe siècle (production, consommation, crédit, protection sociale) obtiennent des cadres juridiques séparés. Syndicats (1884), mutualité (1898), associations (1901), coopératives de production (1915), coopératives de consommation (1917) : chaque forme reçoit son statut.

Ce mouvement de différenciation s’explique en partie par la volonté de la IIIe République de contenir une partie de la concurrence des groupes intermédiaires vis-à-vis de la légitimité politique. Les coopératives sont reconnues, mais dans des cases étroites. La loi Ramadier du 10 septembre 1947 constitue l’aboutissement : une loi-cadre définissant le statut général de la coopération, applicable à l’ensemble des sociétés coopératives. Elle arrive avec un siècle de retard sur les pratiques, et un demi-siècle après la grande charte de la mutualité.

 

Le fondement juridique des coopératives, formalisé à Rochdale en 1844 et repris dans les lois successives, est la non-spéculation sur le capital. »

 

Parts sociales et non-spéculation : le mécanisme fondateur

Le fondement juridique des coopératives, formalisé à Rochdale en 1844 et repris dans les lois successives, est la non-spéculation sur le capital. Chaque sociétaire détient des parts, mais ces parts ne peuvent pas s’apprécier ni être revendues avec une plus-value : elles sont remboursées à leur valeur nominale à la sortie. L’engagement des sociétaires est donc motivé par la participation et l’utilité sociale, non par l’appât du gain.

Ce mécanisme a deux conséquences opposées. Il est un handicap structurel pour lever des capitaux de croissance rapide : les investisseurs qui cherchent des retours financiers n’ont aucune raison d’apporter des fonds. C’est ce frein qui a contribué aux difficultés de la Scic Railcoop (fondée en 2019, liquidée en 2024), et qui explique qu’aucun géant du numérique n’ait encore adopté le modèle coopératif. Mais c’est aussi un avantage en période de crise : sans actionnaires à rémunérer, les coopératives licencient moins, survivent davantage aux récessions et maintiennent mieux leur activité que les entreprises capitalistes comparables. Par ailleurs, leurs statuts prévoient qu’elles mettent en réserve une partie de leurs résultats d’exploitation, ce qui leur permet de disposer souvent de fonds propres importants.

 

La gouvernance démocratique : une force et un défi permanent

L’autre pilier structurant est la gouvernance fondée sur le principe « une personne, une voix », indépendamment du capital détenu. Dans la pratique, tous les membres n’exercent pas activement ce droit, notamment dans les grandes coopératives bancaires ou de distribution, où le sociétariat recouvre souvent une simple relation de client. Mais l’existence même de ce cadre a constitué, sur le temps long, un vecteur de diffusion des pratiques démocratiques dans la sphère économique.

La participation des membres peut s’éroder avec le développement de l’entreprise, la technicité croissante des décisions ou la professionnalisation des équipes. Cette tension entre idéal démocratique et efficacité économique traverse toute l’histoire des coopératives et n’est pas résolue.

 

Des courants républicains et solidaristes notamment autour de Léon Bourgeois voient dans la coopération un instrument de réforme sociale conciliant liberté économique et justice sociale. Ils défendaient la coopération comme outil d’éducation populaire, prônant une "troisième voie" entre capitalisme et socialisme. »

 

La coopération, un projet politique divisé sur lui-même

Contrairement à la mutualité, qui bénéficia d’un consensus trans-politique remarquable, le mouvement coopératif en France a été traversé de débats internes structurants, parfois plus vifs que ses oppositions extérieures.

D’un côté, un courant radical voyait dans la coopération l’instrument d’une transformation profonde de l’ordre économique et la fin progressive du salariat — il est soutenu par la gauche socialiste et le mouvement ouvrier, qui y voyaient un moyen d’émancipation économique. 

De l’autre, un courant réformateur et républicain était incarné notamment par Charles Gide et son École de Nîmes, qui plaçait la coopérative de consommation au cœur d’une « République coopérative » à construire graduellement dans le cadre des institutions existantes. Des courants républicains et solidaristes notamment autour de Léon Bourgeois voient dans la coopération un instrument de réforme sociale conciliant liberté économique et justice sociale. Ils défendaient la coopération comme outil d’éducation populaire, prônant une « troisième voie » entre capitalisme et socialisme. Les chrétiens sociaux soutenaient quant à eux des formes spécifiques de coopératives, notamment dans l’agriculture. 

Cette tension entre projet de transformation sociale et réforme économique traversera durablement l’histoire du mouvement coopératif.

 

5. Le paysage coopératif contemporain : diversité des formes, unité des principes

 

Quatre grandes catégories de coopératives en France aujourd’hui

Les fonctions distinguées au XIXe siècle ont connu des développements très différents. Les coopératives se sont diversifiées ; certaines se sont inscrites dans la mondialisation et le marché concurrentiel et sont devenues des acteurs économiques majeurs, tout en conservant leur logique de lucrativité limitée et leur gouvernance démocratique.

À ce jour, il existe en France 12 statuts légaux de coopératives, distingués par le type de sociétaires et le texte de loi applicable. Le regroupement ci-dessous suit la classification contemporaine portée par Coop FR, qui distingue quatre grandes catégories : les coopératives d’entreprises, les coopératives d’usagers, les Scop et Scic, et les banques coopératives. Le détail de ce paysage foisonnant est disponible sur le site de Coop FR.

 

Les coopératives d’entreprises : agriculteurs, artisans et commerçants associés

Les coopératives d’entreprises regroupent des professionnels indépendants qui mutualisent leurs moyens pour renforcer leur activité : agriculteurs, artisans, commerçants, transporteurs. C’est dans cette catégorie que l’on trouve aujourd’hui les coopératives les plus puissantes économiquement.

Dans l’agriculture, les coopératives portent sur la transformation, la commercialisation et la distribution des produits. Elles permettent aux agriculteurs de mutualiser l’achat d’intrants (semences, engrais, aliments pour le bétail), de partager des équipements de stockage ou de conditionnement, et de négocier collectivement avec les distributeurs. Ce sont des acteurs économiques majeurs et parfois des marques bien connues du grand public : Yoplait, Candia, Paysan breton, Francine, D’Aucy, Champagne Jacquart. En France, les trois-quarts des agriculteurs, soit environ 300 000 personnes, sont membres d’au moins une coopérative. Les coopératives d’utilisation de matériel agricole (Cuma), apparues en 1945, leur permettent également de mutualiser l’accès à du matériel coûteux et ont transformé les pratiques agricoles en facilitant la mécanisation.

Dans le commerce, les coopératives de commerçants pèsent presque aussi lourd : 176 milliards d’euros de chiffre d’affaires, soit 31 % du commerce de détail en France. Leclerc (créé en 1949) et Super U (1975) intègrent une coopérative de commerçants dans leur structuration juridique. Il n’est pas évident de voir en quoi cela renforce leur recherche d’impact social ou écologique positif. En revanche, pour le groupe Biocoop (fondé en 1986), le cahier des charges est très exigeant sur le bio, le local et le durable. C’est un cas où la forme coopérative se double d’un projet écologique explicite.

 


Lire également : Comment Biocoop s’engage pour le développement d’une agriculture biologique durable 


 

Les coopératives d’usagers : consommateurs, habitants et élèves comme sociétaires

Les coopératives d’usagers rassemblent les bénéficiaires finaux d’un service ou d’un produit : consommateurs, locataires, habitants, ou utilisateurs d’équipements mutualisés. Historiquement, ce sont les coopératives de consommation qui ont ouvert la voie.

Dans la consommation, après avoir émergé pour permettre aux ouvriers d’acheter des produits de première nécessité à des prix abordables, les coopératives de consommation se sont consolidées, notamment durant la Première Guerre mondiale où elles jouent un rôle crucial dans l’approvisionnement des populations malgré les pénuries. Il reste des réseaux comme les supermarchés Coop (créés en 1907) dans les campagnes françaises, avec près de 200 points de vente. Dans une démarche très militante, des supermarchés coopératifs et participatifs ont émergé ces dernières années, inspirés de la Park Slope Food Coop de Brooklyn : La Chouette Coop à Toulouse (2018), La Louve à Paris (2016), SuperCoop à Bordeaux (2015), La Cagette à Montpellier (2017), Otsokop à Bayonne (2018), ou encore les 400 Coop à Paris (2019), gérés bénévolement par leurs sociétaires.

Dans le logement, les coopératives d’habitants permettent la propriété collective d’un immeuble par ses résidents. On en compte actuellement 157 en France, en développement notamment grâce aux organismes de foncier solidaire. 

Dans l’éducation, les coopératives scolaires fédérées par l’Office central de la coopération à l’école (OCCE), et présentes dans plus de 45 000 écoles, font vivre les principes coopératifs dès le plus jeune âge.

 


Lire également : À Paris, les habitants d’un immeuble coopératif l’ont imaginé pour vivre autrement 


 

Les Scop et Scic : des entreprises coopératives de travailleurs et de parties prenantes

Les Scop (sociétés coopératives et participatives) et les Scic (sociétés coopératives d'intérêt collectif) constituent une catégorie à part, car les salariés y sont associés et copropriétaires de leur entreprise. La différence principale : dans les Scop, les salariés détiennent la majorité du capital ; dans les Scic, créées en 2001, la gouvernance est partagée entre plusieurs collèges (salariés, usagers, collectivités territoriales, bénévoles) permettant d'associer différentes parties prenantes, dont souvent les collectivités, autour d'un projet d'intérêt collectif.

Les Scop sont les héritières directes des associations ouvrières apparues lors de la révolution de 1848. Certaines ont atteint une taille internationale, comme Upcoop (anciennement Groupe Chèque Déjeuner), fondée en 1964 et devenue un acteur majeur des solutions de paiement dans de nombreux pays. D'autres restent de petites entreprises locales. Les Scic, elles, se développent particulièrement dans les secteurs à forte utilité sociale ou environnementale : tiers-lieux, ressourceries, structures culturelles ou d'insertion, où la gouvernance partagée entre salariés, usagers et collectivités fait sens.

La structuration du mouvement coopératif de production français est en grande partie portée par la Confédération générale des Scop, dont les origines remontent à 1895 sous le nom de Chambre consultative des associations ouvrières de production, et qui prend sa forme actuelle en 1937. Depuis 2001, elle fédère également les Scic.

Fin 2024, la France compte 4 140 Scop et Scic, employant plus de 78 000 salariés, dans un large éventail de secteurs : services aux entreprises, industrie, commerce, artisanat, santé, action sociale, culture, éducation, numérique et transition écologique.

Une forme particulière s'est développée depuis les années 1990 : les coopératives d'activité et d'emploi (CAE), qui permettent à des travailleurs indépendants de mutualiser leur structure juridique, leur protection sociale et certains services administratifs tout en développant leur propre activité. Organisées en Scop ou en Scic, des coopératives comme Coopaname, créée en 2004 en région parisienne, illustrent cette hybridation entre travail indépendant et cadre coopératif.

 

Les banques coopératives : une puissance financière au service des membres

Les banques coopératives forment une catégorie spécifique, tant par leur taille économique que par leur statut juridique. La première Caisse d'épargne française est née à Paris en 1818, initiatrice de ce qui est aujourd’hui devenu un grand réseau bancaire. Cependant les banques coopératives ont surtout prospéré à partir des années 1880, avec des établissements comme le Crédit coopératif (créé en 1893) et le Crédit mutuel (fondé en 1882 à partir de caisses de crédit coopératif alsaciennes, sur le modèle Raiffeisen). Ces coopératives bancaires offrent pour certaines aux adhérents des services financiers en accord avec les valeurs coopératives, souvent orientés vers le développement local et les projets socialement responsables. C’est globalement le cas des trois banques citées ci-dessus.

Autre exemple de banque coopérative, le Crédit agricole a quant à lui moins positionné son offre sur la responsabilité ou le social. Il est devenu l’une des plus grandes banques françaises, et a commencé comme une coopérative bancaire en 1894. Aujourd’hui les caisses locales et régionales restent des coopératives, et les caisses régionales détiennent la majorité du capital de la tête de groupe. Mais depuis l'introduction en Bourse de Crédit agricole SA en 2001, le groupe est devenu une structure hybride : une tête cotée en Bourse, soumise aux logiques des marchés financiers, adossée à un socle coopératif.

Les banques coopératives détiennent environ 60 % des parts de marché sur les dépôts et les prêts français, générant un chiffre d’affaires de 84,4 milliards d’euros.

 

Organisations représentatives : une architecture fragmentée et complémentaire

Pour défendre les intérêts communs des différentes catégories coopératives en France, l’organisation faîtière Coop FR a été créée en 1968. Certaines catégories disposent également de leurs propres fédérations, comme la Coopération agricole ou la Confédération générale des Scop. 

 

Depuis le tournant des années 1970, une nouvelle conscience commune et une nouvelle ambition ont permis aux coopératives et aux mutuelles de se retrouver plus souvent dans des plaidoyers pour l’économie sociale. »

 

Les coopératives étaient regroupées avec les mutuelles par des théoriciens dans le vocable « économie sociale » dès la fin du XIXe siècle. Mais leur institutionnalisation progressive leur fit prendre des chemins parallèles. Depuis le tournant des années 1970, une nouvelle conscience commune et une nouvelle ambition ont permis aux coopératives et aux mutuelles de se retrouver plus souvent dans des plaidoyers pour l’économie sociale, puis pour l’économie sociale et solidaire, ainsi que dans des organisations de coordination comme ESS France.

Les coopératives, comme les mutuelles, ont longtemps souffert d’un déficit de reconnaissance symbolique, en étant perçues comme des structures locales ou transitoires. Cette invisibilisation a contribué à sous-estimer leur rôle réel dans la structuration de secteurs entiers (agriculture, banque, assurance, distribution) et dans l’histoire des conquêtes sociales.

 

6. Limites et renouveau

 

Ce que le statut ne garantit pas

Le statut coopératif ne prévient pas toutes les dérives. Il garantit que l’organisation agit dans l’intérêt de ses membres, qui peut parfois diverger de l’intérêt général. La durabilité écologique et sociale n’est pas automatique : dans des secteurs comme l’agriculture industrielle ou la grande distribution, les logiques de marché tendent à reprendre le dessus, et le statut coopératif devient une caractéristique juridique plus qu’un projet.

 

Une nouvelle génération : écologie, numérique, reprises

Pourtant, l’innovation ne manque pas. Une nouvelle génération de coopératives, résolument engagées pour le social et l’écologie, émerge dans des secteurs modernes : l’achat d’énergie (Enercoop, 2005), l’achat en ligne solidaire (Label Emmaüs, 2016), les télécoms (TeleCoop, 2018), le covoiturage (Mobicoop, 2018). Ces coopératives sont regroupées dans le mouvement Licoornes, lancé en 2021. Citons également Coop-médias, fondée en 2024, qui soutient et défend les médias indépendants.

Dans le secteur de la production énergétique, les coopératives citoyennes connaissent également un essor notable. Elles permettent aux habitants d’investir collectivement dans des projets locaux de production d’énergie renouvelable (solaire, éolien ou hydraulique) et de participer directement à la transition énergétique. Ce modèle existe en France, mais il est particulièrement développé dans en Allemagne, au Danemark ou en Belgique.

Le statut Scic permet des coopérations locales, incluant les collectivités territoriales et les administrations, particulièrement fertiles.

Dans l’univers numérique, des plateformes comme CoopCycle (livraison à vélo, 2017), Fairbnb (tourisme équitable, 2016) ou OpenFoodFrance (circuits courts, 2014) imaginent un numérique plus participatif, où les utilisateurs deviennent aussi  décideurs et copropriétaires. Ces initiatives s’inscrivent dans le courant du platform cooperativism. La notion de bien commun, chère à l’esprit coopératif, pourrait offrir une alternative aux plateformes capitalistes.

L’esprit coopératif se réinvente aussi face aux crises économiques. Des entreprises en faillite sont régulièrement reprises par leurs salariés et relancées sous forme de coopératives, comme les verreries Duralex (reprises en Scop en 2024) ou les thés Fralib (Lipton Elephant), relancés sous le nom 1336 en 2014 après une lutte de 1336 jours entamée en 2010. Il existe même des projets inattendus, comme celui de relancer le club de football des Girondins de Bordeaux sous forme coopérative.

 


Lire également : Label Emmaüs, la marketplace solidaire qui défie Amazon 


 

Un poids économique considérable : les coopératives dans le monde aujourd’hui

Selon Coop FR, les 21 600 entreprises coopératives françaises emploient 1,1 million de personnes et génèrent 344 milliards d’euros de chiffre d’affaires en incluant leurs filiales. À l’échelle mondiale, l’Alliance coopérative internationale recense 3 millions de coopératives représentant 281 millions de travailleurs, soit 10 % de la population active, et un milliard de membres. 

L’ONU a désigné 2025 comme Année internationale des coopératives, renouvelant une reconnaissance déjà accordée en 2012. Ces chiffres disent quelque chose d’essentiel : le modèle inventé par des tisserands anglais et des ouvriers européens dans les années 1840-1860 est aujourd’hui une véritable architecture économique mondiale.

 

Félix Beaulieu 

 


Principales sources :

  • André Gueslin, L'invention de l'économie sociale, Economica, 1987
  • Michel Dreyfus, Histoire de l'économie sociale. De la Grande Guerre à nos jours, Presses universitaires de Rennes, 2017. 
  • Timothée Duverger, « L'émergence de l'économie sociale et solidaire : une histoire de la société civile organisée en France et en Europe de 1968 à nos jours : groupements, discours et institutionnalisations », thèse de doctorat, Université de Bordeaux III Michel de Montaigne, 2015. 
  • Scarlett Wilson-Courvoisier, Le Matrimoine, Campus ouvert, 2025. 
  • Ainsi que les sections historiques des sites institutionnels des principales coopératives françaises et européennes et de leurs organismes de représentation.

 


Retrouvez l'ensemble des articles déjà parus de la série « Histoire de l'économie engagée », par Félix Beaulieu :

 

Chaque mardi, jusqu'au 14 juillet 2026, découvrez sur carenews.com un nouvel article à paraître dans cette série.  


 

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