L’insertion des jeunes : un enjeu stratégique pour l’avenir économique et social du pays
Aujourd’hui, nous abordons un sujet qui traverse silencieusement notre société : l’insertion professionnelle des jeunes. Silencieusement, parce qu’il ne fait pas toujours la une des journaux. Pourtant il conditionne l’avenir économique, social et démocratique du pays. Le décrochage scolaire est un fléau car laisser 100 000 jeunes par an sur le bord du chemin est une bombe à retardement et à fragmentation. Nous donnons la parole à deux acteurs qui interviennent dans deux mondes différents : l’un industriel et international, l’autre ancré dans les quartiers et les territoires. Ensemble, ils travaillent sur la même ligne de fracture : celle qui sépare une partie de la jeunesse des opportunités économiques.
Gilles Vermot Desroches, directeur Citoyenneté et Affaires Institutionnelles de Schneider Electric, est aussi le délégué général de la Fondation Schneider Electric, créée en 1998 et hébergée à la Fondation de France. Elle accompagne depuis plus de vingt ans des dispositifs d’insertion en France et à l’international, en lien étroit avec l’entreprise et ses salariés.
Moussa Camara, est entrepreneur et fondateur des Déterminés qui accompagne aujourd’hui environ 1 000 jeunes par an vers l’entrepreneuriat ou l’emploi.
Une question stratégique avant d’être sociale
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Gilles, commençons par le constat. Une étude de Break Poverty réalisée à l’initiative de neuf fondations, dont la Fondation Schneider Electric, met en lumière un constat préoccupant sur la situation des jeunes en France et les nombreux échecs dans la voie professionnelle ?
Gilles Vermot Desroches : Le futur des jeunes est un enjeu majeur pour la société car il représente l’avenir. Or 12 % d’entre eux se retrouvent, sans formation, sans études et sans emploi : les NEETS. C’est un échec individuel mais surtout collectif. Ces jeunes ne pourront pas contribuer à la création de richesse de notre pays ni à la dynamique des territoires au moment où le besoin est important dans de nombreux domaines. Ils se retrouveront dans des situation critique tout au long de leur vie. Cela devrait être une urgence absolue.
L’entreprise Schneider Electric agit directement sur les jeunes avec une école créée il y a plus de 90 ans à Grenoble qui accueille 250 jeunes exclus du système scolaire pour les conduire au bac pro ou au BTS. Elle a aussi cofondé l’association « 100 chances, 100 emplois » avec 1 500 partenaires : 75% des jeunes accompagnés accèdent à une sortie positive vers l’emploi. Mais le champ d’action reste limité aussi la fondation agit en complément sur le même thème. Le rôle de la fondation est d’être un passeur : relier l’entreprise, ses salariés, les associations et les jeunes. Elle apporte du maillage territorial, de la compétence, du temps humain et du financement. C’est ce continuum qui rend l’insertion plus efficace et plus durable. Nous soutenons des associations, comme Sport dans la Ville, Les Déterminés, Entreprendre pour Apprendre, Tickets for Change, ou Enactus. Nous avons créé des programmes impliquant nos responsables RH, financiers, Marketing et digitaux pour accompagner des structures qui n’ont ni les moyens ni l’expertise pour se professionnaliser seules. Nous mobilisons les compétences internes de l’entreprise près de 1500 collaborateurs sont engagés. Nous visons 10 % de salariés engagés comme mentors, en interne via l’alternance ou en externe avec divers partenaires. Le mentorat est un levier central, il permet d’accompagnent un jeune dans la durée, créant une relation de confiance .
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Vous évoquez beaucoup l’accompagnement et le mentorat. Vous ne financez donc pas seulement des projets ?
Le rôle des fondations a profondément évolué. Il y a vingt ans, elles finançaient surtout des projets. Aujourd’hui, elles deviennent des plateformes d’engagement collectif. Les grandes entreprises ont compris qu’elles devaient offrir à leurs salariés des opportunités d’action structurées, au-delà du simple don financier.
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Moussa, votre parcours est différent. Comment avez-vous eu l’idée des Déteterminés ?
Moussa Camara : J’ai créé Les Déterminés parce que je suis le premier des “Déterminés”. Tout a commencé à Cergy-Pontoise. J’y suis né, j’y ai grandi, et c’est là que j’ai fait mes premiers pas dans l’entrepreneuriat, dans les télécoms et l’informatique. À l’époque, j’ai créé mon entreprise en me lançant dans l’ADSL, ça paraît ancien aujourd’hui, mais il y a vingt ans, c’était l’avenir. Ensuite la fibre est arrivée, le secteur a évolué et moi avec. Cette première entreprise a été décisive. C’était le bon pied à l’étrier. Je n’avais pas toutes les informations, je n’avais pas les réseaux, je n’avais pas les codes. J’ai appris sur le tas. Mais les rencontres que j’ai faites en chemin m’ont permis d’élargir mon horizon, de sortir du cadre local et de développer des projets qui, aujourd’hui, existent partout en France.
C’est aussi ce parcours qui m’a convaincu d’une chose : quand on donne une chance, quand on ouvre des portes, quand on crée des connexions, tout peut changer. J’ai vu que beaucoup de jeunes en France vivent la même chose. Ils ont l’envie, ils ont l’énergie, mais ils ont l’impression que ce n’est pas pour eux, que l’entrepreneuriat est réservé à d’autres.
Ce que j’ai voulu faire avec Les Déterminés, c’est créer un espace d’accompagnement. Mettez ces jeunes dans les bons réseaux, poussez-les, donnez leur les clés. Je n’ai jamais voulu créer un écosystème fermé. Pour moi, l’entrepreneuriat est un pont entre deux mondes qui ne se parlent pas assez. Au fond, peu importe d’où l’on vient, la condition sociale dans laquelle on vit. Ce qui compte, c’est ce qui réside en nous, c'est cette capacité à être déterminé à aller au bout d'un projet. C'est lutter contre les déterministes socio-économiques.
L’alternance : un levier stratégique en recul
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On voit dans les chiffres que 30 % des jeunes s’orientent vers des filières professionnelles et qu’un quart n’en sortent pas. Soit ils décrochent avant le diplôme, soit ils manquent ensuite d’accompagnement pour entrer dans l’emploi. Ce sont ces jeunes que vous rencontrez, Moussa ?
Moussa Camara : Oui, complètement. Et au-delà du diplôme, le vrai sujet, c’est le manque de réseau et d’information. Beaucoup de jeunes sont hors radar. Ils ne savent pas vers qui se tourner, comment accéder aux opportunités.
Des structures comme les nôtres jouent un rôle de catalyseur : on prépare, on forme, on met en relation. Mais cela reste encore trop marginal. Nous avons lancé un dispositif spécifique pour les décrocheurs scolaires, on parle d’environ 100 000 jeunes par an. Le chiffre avait baissé grâce à l’alternance et aux dispositifs d’accompagnement, mais avec leur réduction progressive, le risque est clair : cela va repartir à la hausse. Si on n’investit pas maintenant, on retrouvera ces jeunes plus tard au chômage ou en situation de précarité. C’est un coût social différé.
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Cela pose directement la question de la baisse de l’alternance. Les budgets diminuent, et les filières professionnelles sont particulièrement touchées.
Gilles Vermot Desroches : J'ai une position très précise sur le sujet de cette année où il y a eu 65 000 alternants de moins que l'année dernière. Je pense que cela vaudrait le coup d’y travailler avec Moussa pour en faire une parole collective. En allant au Salon Jeunes d'Avenir à Montreuil au mois de septembre 2025, j'ai eu l’information que les 65 000 alternants en moins viennent tous des quartiers. Il faut bien comprendre comment se fait l'alternance dans les entreprises. De manière générale, on embauche déjà les enfants des salariés, les enfants des copains des salariés et puis ceux qui ont tous les codes pour être embauchés en alternance. L'augmentation massive de l'alternance des dernières années a permis de recruter dans les quartiers. Utiliser un dispositif régulier comme celui-ci pour intégrer les jeunes des quartiers, c'est certainement le meilleur levier plutôt que faire un dispositif ad hoc. Mais les financements ont diminué sous prétexte de taxer les entreprises, ces dernières ont réduit les apprentis qu'elles recrutent. Et ceux-ci sont plutôt massivement des jeunes issus des quartiers. Et donc c’est assez ridicule parce que l'État réduit un budget qui était fort utile pour être le bagage d'apprentissage de compétences pour des jeunes qui en ont besoin. Il le payera autrement comme l’a indiqué Moussa.
Moussa Camara : Pour les jeunes que nous accompagnons, l’alternance est souvent la première immersion dans le monde professionnel. Nous essayons d’agir à la racine, en créant des immersions et des opportunités avant que la rupture ne devienne définitive. Ce n’est pas seulement un contrat. C’est un apprentissage des codes, de la posture, du fonctionnement collectif.
Quand on réduit l’alternance, on ferme une porte d’entrée mais ces jeunes ne disparaissent pas. On les retrouvera plus tard dans des situations de chômage ou de précarité qui coûteront davantage à la collectivité. L’insertion coûte moins cher que l’exclusion.
Des modèles d’action complémentaires
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Moussa, comment mettez-vous en œuvre vos actions ? ?
Moussa Camara : Nous, nous avons deux programmes : un programme sur l'employabilité et un programme sur l'entrepreneuriat. Pour ceux qui ne veulent pas forcément créer une entreprise, on les redirige vers des programmes d'employabilité. Avec ces programmes d'employabilité on arrive à créer une vocation de parcours et d'évolution de carrière au sein des entreprises. Mais pour cela, il faut prendre en charge les jeunes dès le départ. Nous ne faisons pas seulement de la mise en relation car les jeunes que nous ciblons n'ont aucune expérience professionnelle et ils ne savent même pas ce qu’est un environnement d'entreprise. Notre objectif est de les préparer en amont en leur donnant des outils, des « soft skills ». Les entreprises n'ont pas les moyens ni le temps pour ce type de formation elles veulent avoir des gens opérationnels tout de suite pour les former à leurs métiers. En suite elles peuvent les recruter soit en CDD, en CDI, en alternance, en stage, en parcours d'évolution de carrière. L'objectif est donc de faciliter l'accessibilité à l'emploi à des jeunes très peu formés sur des métiers.
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Mais comment les trouvez-vous, les jeunes ? Combien de jeunes par an sont concernés par ce programme, approximativement ?
Ce sont plus de 200 jeunes par an, dans l'île de France et en région. Nous faisons un gros travail de maillage territorial avec un important réseau de sourceurs, des tiers de confiance qui, en fonction des programmes qu'on propose, vont nous recommander des jeunes. Nous avons aussi, une présence très forte sur les réseaux sociaux qui nous permet de toucher les cibles sur lesquelles on veut apparaître.
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Qui sont les tiers de confiance ?
Ils peuvent être des associations locales, des mères ou des pères de famille engagés, des éducateurs, certaines missions locales, dans le cadre de la politique de la ville, également Bpifrance, et plus largement l’ensemble des acteurs de l’insertion (France Travail, École de la deuxième chance, etc.)
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Et est-ce que vous suivez les jeunes avec qui vous avez travaillé ? Est-ce que vous quantifiez la réussite ?
Sur les programmes d'entrepreneuriat, on est à 60-70 % de taux de réussite des transformations des projets d'entrepreneuriat. L'entrepreneuriat reste très volatil. Les chiffres dont nous disposons montrent que 80 % des entreprises qui se sont lancées, 3-4 ans après leur création, sont encore en vie.
Les entrepreneurs ayant bénéficiés de la formation de 6 mois proposé par les Déterminés ont l’avantage de rejoindre le club DETER. Ce statut leur permet de rester en lien avec l’écosystème entrepreneurial, d’accéder à un réseau d’experts et de professionnels, d’être au courant de toutes nos actualités.
Nous avons fait une expérience incroyable en organisant un voyage aux USA pour sept entrepreneurs français issus des quartiers. Ils ont sillonné Los Angeles et San Francisco, à la rencontre de grandes entreprises américaines de la tech, d’investisseurs ou de boîtes tricolores à succès… Objectif : tester leur projet sur le marché américain. Ils sont revenus en France galvanisés.
Sur l'employabilité, nous avons des chiffres un peu plus, élevés car nous avons un niveau de contrôle beaucoup plus maîtrisable. On a 90 % à 95 % de taux de réussite une fois que le CDI est signé ou le contrat signé dans l'entreprise.
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Comment faites-vous pour accompagner ces jeunes ? Vous avez des médiateurs ?
Tout est collectif. Nous avons une équipe pédagogique de formateurs qui sont extrêmement impliqués. Tout est fait en présentiel parce qu'on a besoin de remettre du temps humain et de la proximité auprès des jeunes. Elle est hyper importante parce que si on ne le fait pas, on va perdre de la confiance et on ne va pas créer le déclic chez eux, c'est trop éloigné. Des coordinateurs sont aussi dans les promos avec les jeunes pour les aider à réussir.
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Ce sont des promos de combien de personnes ?
Ce sont des promos de 15 à 20 personnes. On instille un esprit d'équipe pour mieux réussir
Le financement : vivre les aléas de la recherche de fonds
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Et le développement de votre programme ? Vous gérez quel type de budget aujourd’hui ?
Moussa Camara : Si on regarde strictement le fonctionnement, on est entre 1 et 2 millions d’euros par an. Mais avec le déploiement territorial, les équipes locales, les promotions, l’accompagnement, on atteint très vite une limite. On tient aussi grâce aux bénévoles et aux partenaires. Sans cet engagement humain, on ne pourrait pas maintenir le même niveau d’action.
La réalité, c’est que le contexte devient plus fragile. L’État se retire progressivement, les financements publics diminuent ou deviennent plus incertains. Beaucoup d’associations, parfois présentes depuis dix, quinze ou vingt ans, sont obligées de réduire leur activité, voire de fermer. Ce n’est pas théorique. On le voit sur le terrain. Pour nous, cela signifie une remise en question permanente : se repositionner, peut-être réduire la voilure à certains endroits, concentrer les moyens là où l’impact est le plus fort. Mais on ne peut pas indéfiniment compenser un retrait structurel.
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Et il y a aussi un autre sujet : beaucoup de financeurs veulent financer des projets précis, mais pas les frais de structure. Or une association ne fonctionne pas sans équipe, sans coordination, sans temps long.
Gilles Vermot Desroches : C’est un point essentiel. Opposer projet et structure n’a pas de sens. Une structure sans projet n’existe pas, mais un projet sans structure ne tient pas non plus. Je connais bien la tentation de financer uniquement “du projet”, cela rassure. Mais cela oblige parfois les associations à présenter les choses d’une manière artificielle, comme si les frais de fonctionnement n’existaient pas. Personne n’est dupe. Si l’on veut un impact réel, il faut accepter de financer la capacité d’action dans la durée. Notre fondation a fait le choix de relations de long terme. Quand nous nous engageons dans un territoire, en mobilisant nos salariés, nous savons que cela supposera de la continuité. C’est soutenir un écosystème complet : des équipes, du maillage territorial, du mentorat, des partenariats locaux. Si l’on fragilise la structure de l’association, on fragilise tout le dispositif. Et à la fin, ce sont les jeunes qui en paient le prix et la société avec eux. Les Déterminés doivent pouvoir trouver de nouveaux partenaires car leur projet est superbe.
Le choix politique
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Nous sommes au cœur de la question de la répartition du travail entre l’état et les associations et fondations.
Moussa Camara : L'État sait ce qu’il a à faire. Aujourd'hui, si on veut réduire les inégalités dans le pays dans lequel on vit et faire en sorte qu'on ait une jeunesse formée, préparée aux défis d'avenir que l'on aura à traverser, je pense qu'il faut que personne ne se désengage. Ce n'est pas uniquement l'affaire des acteurs associatifs ou de quelques fondations d'entreprises, de la philanthropie ou d'entreprises généreuses qui continuent à garder le cap et à soutenir les structures comme elles le font c'est aussi la responsabilité de l'État. Et il faut que chacun puisse prendre ses responsabilités. Par exemple, dans le réseau, regardez, nous, nous sommes une organisation à but non lucratif, mais nous avons les mêmes critères qu'une entreprise quand nous recrutons un salarié. Nous avons les mêmes charges sociales à payer, etc… Il n'y a pas d'allègement.
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Ce que vous nous dites tous les deux, c’est qu’il faut plus croire dans les jeunes et investir dans leur formation à tous les niveaux ?
Gilles Vermot Desroches : C’est évident. La grande question qu'on oublie toujours, c'est comment fait-on société. Faire société, c'est réduire les fragilités. Une entreprise ne réussit pas dans un lieu trop disqualifié ou trop fragilisé. C'est aussi vrai sur des questions environnementales que sur des questions sociales et encore plus vrai sur des questions sociales. L’intérêt objectif de l'entreprise est de contribuer à l'intérêt du pays. Pendant longtemps en France, et cela reste un sujet, l'entreprise considérait que, puisqu'elle paye beaucoup d'impôts, sa contribution se fait strictement par l'impôt. Mais à partir du moment où on s'aperçoit que malheureusement cet impôt ne suffit pas elle est bien obligée de le faire autrement et de s’engager par des chèques, de l’accompagnement, du mécénat de compétences. En plus de l’efficacité, cela crée de la fierté dans l’entreprise. On voit bien qu'on est dans le gagnant-gagnant en adoptant cette démarche.
Propos recueillis par Francis Charhon