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Par Carenews INFO - Publié le 4 mars 2026 - 14:00 - Mise à jour le 4 mars 2026 - 14:00
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TRIBUNE - Le secteur du care ne peut plus fonctionner au sacrifice

On croit que les métiers « utiles » immunisent contre la souffrance. Dans cette tribune, Anaïs Roux, directrice scientifique de teale, estime que c'est l’inverse : le sens pousse à tenir trop longtemps, à culpabiliser dès qu’on décroche, à s’épuiser en silence. Alors même que l’altruisme devient un moteur central du désir de travail, le care se vide faute de conditions tenables. Il est temps de protéger ceux qui protègent, estime-t-elle.

Anaïs Roux est psychologue et directrice scientifique de teale, plateforme de prévention en santé mentale. Crédit : DR.
Anaïs Roux est psychologue et directrice scientifique de teale, plateforme de prévention en santé mentale. Crédit : DR.

 

 

La société veut « aller vers » le care. Dans le Baromètre Amour Pro de Chance, « agir concrètement et directement pour le bien-être des autres » est l’activité la plus motivante (44 %) et « la santé et le bien-être pour tous » arrive en tête des causes auxquelles les Français aimeraient contribuer (47 %). Et pourtant, le quotidien du soin, de l’éducation et du monde associatif ressemble à un travail d’exposition : exposition à la détresse, à l’urgence, au manque de moyens, à l’injonction de « tenir ». Le grand malentendu, c’est de croire que le sens protège. En réalité, il expose.

 

Quand le sens devient une mécanique de sur-engagement

 

Le sens est un carburant. Mais un carburant n’empêche pas la surchauffe : il peut l’accélérer. Dans les métiers du care, « bien faire » n’est pas un bonus ; c’est le cœur de la mission. Quand les ressources manquent, on compense. On prend sur soi. On reporte le repos. Et l’on finit par confondre engagement et endurance.

 

35 % des salariés déclarent avoir songé à quitter leur environnement professionnel en 2025 pour préserver leur santé mentale, et les marqueurs de lien au travail (reconnaissance, relations, fierté) s’érodent, faisant émerger une "désaffiliation silencieuse". »

 

Le Baromètre teale 2026 sur la santé mentale des salariés éclaire cette dynamique : le score moyen WHO-5 [indice de bien-être défini par l'Organisation mondiale de la santé, OMS] remonte à 51/100 (contre 49/100 en 2024), tout juste au-dessus du seuil d’alerte fixé par l’OMS. Les salariés vont un peu mieux… mais leur santé mentale reste fragile. Surtout, 35 % déclarent avoir songé à quitter leur environnement professionnel en 2025 pour préserver leur santé mentale, et les marqueurs de lien au travail (reconnaissance, relations, fierté) s’érodent, faisant émerger une « désaffiliation silencieuse ».

Dans le care, cette désaffiliation est un risque systémique : quand le lien se défait, ce n’est pas seulement une personne qui « craque », c’est un service rendu à la société qui se fragilise. Ce n’est pas un problème de vocation ; c’est un problème de soutenabilité.

 

Rendre le care tenable : trois bascules concrètes

 

Première bascule : protéger la charge. Tant qu’on laissera les équipes arbitrer seules entre « bien faire » et « faire vite », elles arbitreront contre elles-mêmes. Le care tenable commence par des effectifs, du temps, des priorités claires et le droit de dire non à l’infaisable.

Deuxième bascule : faire de la reconnaissance un indicateur de risque, pas une cerise sur le gâteau. Dans notre baromètre, le sentiment de reconnaissance recule (-3,4 points) et les relations positives s’érodent (-1,8 point). La reconnaissance n’est pas un merci : c’est une condition de tenue dans le métier (clarté des rôles, feedback, progression, rémunération, respect).

Troisième bascule : passer du self-care isolé au care organisationnel. Oui, les individus doivent pouvoir se réguler. Mais un système responsable installe des espaces de débrief sur le travail réel, de supervision et de soutien accessible, et pilote par des indicateurs suivis dans le temps ; par expertise, par site. 

 

Protéger ceux qui protègent n’est pas un supplément d’âme : c’est une politique de continuité et de civilisation. »

 

Nous ne manquons pas d’aspiration au care. Nous manquons de care tenable. À force de demander aux métiers qui tiennent la société debout de s’user pour que le système tienne, on transforme le sens en sacrifice. Protéger ceux qui protègent n’est pas un supplément d’âme : c’est une politique de continuité et de civilisation.

 

Par Anaïs Roux, directrice scientifique de teale, psychologue du travail spécialisée en neurosciences  

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