TRIBUNE - Backlash RSE, assouplissement de la CSRD : pourquoi c'est le moment d'agir, pas de reculer
Dans un contexte de backlash mondial, l'année 2025 aura été difficile pour la RSE, estime Barbara Giareta Cezar, cheffe de projets RSE du groupe inherent, dans cette tribune. Face à un risque de recul collectif dans ce domaine, les entreprises doivent se saisir de possibilités offertes par la CSRD, estime-t-elle, et en faire un levier pour gagner en robustesse.
L'année 2025 a laissé des traces dans le secteur de la RSE. Licenciements dans les directions développement durable, budgets en berne, affaiblissement de certaines politiques publiques : les signaux d'inquiétude se multiplient. La remise en cause du Green Deal européen a aussi contribué à créer un climat d'incertitude.
Dans ce contexte tendu, la CSRD est parfois devenue le point de cristallisation de critiques qui la dépassent largement. La loi Omnibus a répondu à ces critiques en modifiant substantiellement le dispositif : 80 % des entreprises initialement concernées sortent du périmètre, les exigences de reporting sont simplifiées, les échéances repoussées à 2028. Alors même que les enjeux environnementaux et sociaux qui ont motivé la directive s’intensifient, le risque d'un recul collectif est réel, parce que la CSRD intervient dans un contexte économique et politique déjà sous pression.
Même assouplie, la CSRD reste indispensable
Parce que les lois créent les conditions du changement collectif. Depuis des années, l'absence de cadre commun conduit à une fragmentation des pratiques. Chaque organisation développe ses propres méthodologies et multiplie les questionnaires fournisseurs selon ses critères. Cette diversité rend difficile la comparaison des performances, l'évaluation objective des progrès et la coordination des efforts. Face à ces enjeux, la CSRD, même dans sa version allégée, apporte un référentiel partagé pour y répondre de manière cohérente, en permettant aux différents acteurs économiques de disposer d'une base commune d'analyse.
Indépendamment du cadre réglementaire, les exigences en matière d’ESG ne faiblissent pas : les investisseurs et établissements financiers maintiennent leurs demandes de données extra-financières pour leurs décisions d'allocation. »
Parce que les attentes du marché restent soutenues. Indépendamment du cadre réglementaire, les exigences en matière d’ESG ne faiblissent pas : les investisseurs et établissements financiers maintiennent leurs demandes de données extra-financières pour leurs décisions d'allocation, les clients grands comptes intègrent de manière croissante des critères RSE dans leurs processus d'achat. De même, les talents font désormais de ces engagements un critère déterminant dans leurs choix de carrière.
Parce qu'elle révèle des angles morts stratégiques. L'exercice de cotation des IRO (impacts, risques et opportunités) mené de manière participative avec les directions achats, finance, juridique et RH, fait émerger des dimensions souvent sous-estimées. Si les organisations disposent généralement d'une intuition des risques majeurs, le quotidien opérationnel a tendance à mobiliser l'attention sur ce qui est immédiatement visible, reléguant au second plan des enjeux pourtant significatifs. Dans le secteur du numérique, c’est très souvent la consommation électrique qui arrive en tête des impacts identifiés. L'exercice de cotation rebat les cartes : l'extraction minière et les déchets électroniques pèsent en réalité bien plus lourd. La biodiversité illustre le même phénomène : négligée faute d'être mesurée, elle devient centrale une fois évaluée.
Créer l'effet domino avec 4 leviers d'action
Miser sur la transparence en partageant ses pratiques, même imparfaites. Le partage des méthodes, résultats et difficultés rencontrés sur les différents chantiers crée de la valeur pour les autres organisations. Ce partage peut prendre différentes formes : rapport RSE, articles de blog, prises de parole lors d'une table ronde, communication interne… Cette approche franche et réaliste aide d'autres entreprises qui hésitent à s'engager, souvent freinées par la crainte de ne pas atteindre immédiatement un niveau de maturité élevé.
Construire un cercle vertueux avec fournisseurs et clients. Il ne suffit pas d'exiger de ses fournisseurs des offres plus responsables, il faut aussi accepter de les promouvoir activement auprès de ses propres clients. L'exemple récent d'un grand acteur du secteur informatique, qui propose désormais d'allonger la durée de vie des ordinateurs jusqu'à sept ans via un modèle d'économie de la fonctionnalité, illustre ces évolutions du marché. Pour les entreprises de services numériques, présenter ces offres aux clients – y compris lorsque cela modifie les revenus à court terme en évitant le remplacement systématique des équipements – participe à l'élévation progressive des standards.
Dans un contexte de crises multiples et imprévisibles, la capacité d'une organisation à absorber les chocs et à s'adapter constitue un avantage au moins aussi important que l'optimisation des résultats à court terme. La CSRD offre précisément l’opportunité de renforcer cette robustesse. »
Privilégier la robustesse et le temps long. Le chercheur français en biologie Olivier Hamant propose un changement de paradigme : dans un contexte de crises multiples et imprévisibles, la capacité d'une organisation à absorber les chocs et à s'adapter constitue un avantage au moins aussi important que l'optimisation des résultats à court terme. La CSRD offre précisément l’opportunité de renforcer cette robustesse : les réflexions menées lors de cet exercice permettent de préparer les organisations aux ruptures d'approvisionnement, aux évolutions réglementaires, aux changements d'attentes des clients et des talents. Cela suppose de questionner chaque besoin (« Doit-on vraiment déployer cette technologie gourmande en ressources ? »), de privilégier le réemploi, la réparation, et d'accepter des arbitrages qui peuvent réduire les gains immédiats. Ces arbitrages favorisent l'innovation durable et créent des différenciations solides face à la concurrence. Surtout, ils font entrer ces réflexions dans les décisions de tous les métiers, pas seulement de la direction RSE.
Encourager la mobilisation collective. Les transformations significatives résultent rarement d'initiatives isolées. Le contexte de 2025 a affecté de nombreux acteurs de l'écosystème – ONG, associations, collectivités… – qui jouent pourtant un rôle clé dans la diffusion des pratiques et la construction de référentiels partagés. Participer aux démarches sectorielles, s'engager dans des réseaux professionnels et partager les expériences contribuent à créer les conditions d'une transformation d'échelle, impossible à atteindre seul.
La CSRD n'est pas une fin en soi, mais un catalyseur. »
La CSRD n'est pas une fin en soi, mais un catalyseur. Les initiatives se multiplient : des fournisseurs qui repensent leurs modèles économiques, des réseaux qui mutualisent leurs expériences, des entreprises qui intègrent ces réflexions dans leurs décisions opérationnelles quotidiennes. Ces signaux, encore discrets, dessinent les contours d'une économie qui s'adapte. Les entreprises qui s'engagent aujourd'hui, qu'elles y soient contraintes ou non, ne font pas qu'anticiper la réglementation : elles construisent les standards de demain.
Par Barbara Giareta Cezar, cheffe de projets RSE, groupe inherent