Aller au contenu principal
Par Carenews INFO - Publié le 16 mars 2026 - 14:00 - Mise à jour le 16 mars 2026 - 14:00 - Ecrit par : Camille Dorival
Recevoir les news Tous les articles de l'acteur

« Nos paroles empêchées » : quand s’exprimer devient un combat pour exister

Dans nos sociétés, la parole n’est pas toujours libre ni entendue. Qu’il s’agisse des personnes en situation de handicap, des précaires ou de voix souvent ignorées, ce silence forcé fragilise la démocratie et le lien social. Dans leur livre « Nos paroles empêchées », les philosophes Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern explorent ce silence et son impact, et se demandent comment réapprendre à écouter et dialoguer pour reconstruire notre société.

Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern, toutes deux philosophes, ont co-écrit l'ouvrage « Nos paroles empêchées », qui vient de paraître aux éditions de l'Aube. Crédit : DR.
Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern, toutes deux philosophes, ont co-écrit l'ouvrage « Nos paroles empêchées », qui vient de paraître aux éditions de l'Aube. Crédit : DR.

 

 

Les paroles de chacun d’entre nous sont parfois « empêchées » : elles n’arrivent pas à s’exprimer, ou alors ne sont pas entendues. Cela est vrai pour les personnes en situation de handicap ne disposant pas du langage, mais pas seulement : ainsi, les enfants petits, les personnes âgées, mais aussi les chômeurs, les précaires, les personnes peu qualifiées… subissent régulièrement l’expérience d’une parole empêchée. Cela est particulièrement problématique dans une démocratie, censée être un espace où chaque citoyen a la possibilité de s’exprimer et de dialoguer avec les autres. Le mouvement des Gilets jaunes n’a-t-il d’ailleurs pas incarné le mécontentement d’une partie de la population dont la parole est habituellement empêchée ?

Dès lors, comment exprimer sa pensée et exister lorsque la parole est empêchée ? Et comment réapprendre à nous écouter les uns les autres pour former société ? Ces questionnements sont au cœur de l’ouvrage Nos paroles empêchées, des philosophes Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern (éd. de l'Aube, 2026). Dans un dialogue fructueux, elles s’interrogent sur les conditions nécessaires à la reconstruction du lien et du dialogue dans nos sociétés occidentales. Carenews a rencontré les deux autrices de cet ouvrage.

 

  • Carenews : Comment est né le livre que vous avez écrit ensemble, Nos paroles empêchés ? Pourquoi avoir voulu mener ce projet ensemble ?

 

Anne-Lyse Chabert : J’ai contacté Gabrielle Halpern il y a six ans, après avoir lu l’un de ses articles qui m’avait passionnée dans lequel elle parlait du concept d’hybridation que je ne connaissais pas encore. Nous avons commencé à échanger.

Gabrielle Halpern : Nous nous sommes en effet écrit de nombreux e-mails pendant des années avant de nous rencontrer « en vrai » il y a deux ans à l’École normale supérieure de Lyon où Anne-Lyse organisait une passionnante journée d’études sur le thème de la « communication empêchée » à laquelle elle m’avait invitée. 

A.-L. C. : C’est là que j’ai pris conscience que nous pouvions écrire un livre à deux voix, qui serait riche de nos expériences partagées, autour d’une parole qui n’arrive pas à être dite.

 

Dans nos sociétés occidentales, la parole empêchée peut être celle d’une personne qui souffre d’un handicap de communication, mais peut aller beaucoup plus loin dans tous les non-dits qui ne s’expriment pas, ou seulement des années après l’événement, au sein même d’une famille par exemple. Dans un registre plus politique, il y a parfois la voix de ceux qui parlent mais qu’on n’écoute pas pour autant. »

Anne-Lyse Chabert

 

  • Qu’appelez-vous les « paroles empêchées » ? Comment s’observent-elles dans la société ?

 

A.-L. C. : Les paroles empêchées, ce sont des paroles qui n’arrivent pas à être dites, à se dire (parfois par l’individu lui-même), à être extériorisées, alors qu’elles avaient la vocation à l’être (toutes nos pensées ne sont pas destinées à être dites, mais certaines qui le sont peuvent être entravées dans leur expression pour diverses raisons).

Dans nos sociétés occidentales, la parole empêchée peut être celle d’une personne qui souffre d’un handicap de communication, mais peut aller beaucoup plus loin dans tous les non-dits qui ne s’expriment pas, ou seulement des années après l’événement, au sein même d’une famille par exemple. Dans un registre plus politique, il y a parfois la voix de ceux qui parlent mais qu’on n’écoute pas pour autant. C’est là que l’on voit que l’écoute de l’interlocuteur est une condition cruciale pour valider la parole de celui qui s’adresse à lui.

 

Ne pas pouvoir dire, c'est ne pas pouvoir participer, mais aussi ne pas pouvoir transmettre et partager avec l’autre. »

Anne-Lyse Chabert

 

  • Quelles sont les conséquences d’une parole empêchée pour celles et ceux qui la subissent ? 

 

A.-L. C. : Ne pas pouvoir dire, c'est ne pas pouvoir participer, mais aussi ne pas pouvoir transmettre et partager avec l’autre. C’est enfin ne pas être reconnu au travers de l’événement qu’on voudrait dire, et que, sous l’emprise de diverses pressions, on n’arrive pas à dire. 

 

  • Vous souffrez toutes deux d’un handicap : le bégaiement pour Gabrielle, l’ataxie de Friedreich (une maladie neurodégénérative héréditaire) pour Anne-Lyse. Quelle expérience chacune d’entre vous a-t-elle eu de paroles empêchées en tant que personne en situation de handicap ? 

 

A.-L. C. : De mon côté, il faut savoir que mon handicap a évolué au fil de la maladie neurodégénérative qui m’accompagne depuis une trentaine années. Mon expérience a donc été très différente selon les moments de mon parcours de malade.

Au niveau de la communication, ma gêne n’a pas toujours été identique. Il y a quinze ans à peine, on aurait bien eu du mal à entendre les premiers signes de la dysarthrie qui m’invalide progressivement quand il s’agit de parler. Il y a une dizaine d’années, une personne extérieure qui ne m’avait jamais entendue me comprenait encore relativement bien. La dysarthrie avançant, on me comprend aujourd’hui très difficilement surtout quand on n’est pas habitué à m’entendre. Et même parfois les plus habitués sont très démunis devant mon élocution, qui peut fluctuer et être plus ou moins intelligible selon les moments de la journée.

Le handicap de communication vous prive progressivement de l’autre. Ou plutôt devrais-je dire, plus exactement, qu’il vous enjoint – sous réserve de bien des efforts, il est vrai – à récréer d’autres circuits qui vont vous permettre de communiquer autrement quand vous et votre milieu êtes partants pour réaliser ce challenge.

G.H. : Jamais je n’oserais comparer mon bégaiement à ce que vit Anne-Lyse, mais je me suis permise de l’évoquer dans notre livre, parce qu’il constitue mon expérience intime de parole empêchée. Si aujourd’hui, je suis arrivée à le vaincre – en parlant très vite pour aller plus vite que mon bégaiement ! – et suis à même de faire des conférences sans aucun problème devant plusieurs milliers de personnes, j’en ai terriblement souffert dans mon enfance et la parole sera toute ma vie quelque chose de très sensible.

 

  • Vous êtes toutes deux d’éminentes philosophes. Diriez-vous que vos handicaps vous ont incité à cette carrière de philosophe ? Vous ont-ils ont rendu ce chemin plus complexe ? 

 

G.H. : Mes paroles empêchées me donnaient le sentiment de ne pas exister… Cela a sans doute créé une forme de rage en moi ; en tout cas, une immense énergie ! Le bégaiement m’a appris que parler n’est jamais anodin, que chaque mot a son poids, son destin, sa capacité à consoler ou à blesser, sa capacité à changer le monde ou à le détruire. De quoi se poser mille questions… Et peut-être est-ce pour cela que je suis devenue philosophe.

A.-L. C. : S’il y a bien des gens, bien des choses que je suis allée chercher et que je n’ai pas souvent trouvé, je peux dire, après des années, que c’est la philosophie qui est venue vers moi, tant il m’a semblé qu’elle était naturelle dans mon parcours.

Que le handicap ait agi comme un catalyseur de cette rencontre, sans doute, car la conscience aiguë de ma propre finitude s’est assurément trouvée démultipliée depuis l’annonce du diagnostic, sachant qu’on prend d’autant plus conscience de sa condition d’être humain dans les moments de bouleversement de son existence. Mais j’aime à croire que nous sommes tous prêts à philosopher et proches de l’amour de la sagesse, que la philosophie nous constitue en quelque sorte, contrairement à tout ce que voudrait nous faire croire notre passé métaphysique. La philosophie, c’est notre quotidien en fait, ce qui devrait nous animer tous en permanence : réfléchir à ce qui est en train de se passer en moi et autour de moi.

 

  • Pourquoi avoir choisi d’écrire ce livre sous la forme d’un dialogue ? En quoi ce dialogue a-t-il été particulièrement fructueux ? 

 

G.H. : Ce livre s’inscrit dans une collection que j’ai créée il y a 4 ans – la collection « Hybridation », aux éditions de l’Aube - qui repose sur le principe du dialogue. Cela avait du sens de le publier dans ce cadre, parce que cela créait une mise en abîme : parler du dialogue sous forme de dialogue.

A.-L. C. : L’idée du dialogue s’est imposée assez spontanément. Nous avions tout simplement envie d’écrire un livre toutes les deux, d’entremêler nos voix pour voir ce qui allait en surgir. Nous partagions bien des points de vue, mais l’intérêt d’un véritable dialogue, c’est justement quand les deux interlocuteurs ne tombent pas d’accord sur les sujets dont ils parlent. Et je crois qu’il y avait entre nous deux suffisamment de jeu et de différences pour qu’une réflexion partagée devienne particulièrement enrichissante pour chacune de nous, mais aussi pour le lecteur, qui est un acteur à part entière, même tout silencieux, de ce livre écrit à quatre mains.

 

  • Gabrielle, quel lien faites-vous entre ce projet et votre thématique de travail habituelle, l’hybridation ? Et qu’entendez-vous par hybridation ? 

 

G.H. : Par hybridation, j’entends tout simplement l’idée de créer des ponts entre les mondes, les métiers, les générations, les sciences, les arts… et les êtres humains ! Ce n’est pas seulement un concept philosophique que j’ai forgé, c’est un vrai projet de société. Comment construire des ponts entre les êtres s’il n’y a pas de dialogue possible, s’il n’y a pas d’écoute ? Par ce livre, j’ai creusé l’hybridation à l’échelle interpersonnelle : comment nous hybridons-nous les uns les autres ?

 

La parole empêchée conduit à un pays empêché. »

Gabrielle Halpern

 

  • En quoi ce sujet de la parole empêchée est-il éminemment politique ? 

 

G.H. : Quand les Grecs ont inventé la démocratie à Athènes au Ve siècle avant JC, ils l’entendaient non pas comme un rapport gouvernant/gouvernés, mais comme un dialogue entre citoyens. La démocratie, ce n’était pas une histoire de majorité, d’élection, d’urne et de pouvoir, c’est d’abord le fait que des citoyens se parlent, s’écoutent. De la même manière qu’un couple se brise lorsque les partenaires n’ont plus rien à se dire, une Nation se casse lorsque les citoyens ne ressentent plus l’envie de s’écouter ni le désir de se comprendre. La parole empêchée conduit à un pays empêché.

 

  • Comment donner plus de voix aux personnes dont la parole est habituellement empêchée ?

 

A.-L. C. : L’origine de la « parole empêchée » est sans nul doute à rechercher en dehors de cette parole. De mon point de vue, cela viendrait plutôt de l’écoute, condition cruciale de l’advenue de cette parole, comme je l’ai dit précédemment et comme nous l’évoquons dans le livre. Sans écoute, la parole ne vaut rien. Et de nos jours l’espace est saturé de paroles, si bien que nous ne savons plus nous écouter les uns les autres. Gabrielle et moi dédions dans notre ouvrage une place essentielle à la thématique du silence, ce silence qu’il devient de plus en plus urgent de laisser advenir dans nos quotidiens les plus routiniers. C’est seulement quand nous saurons à nouveau nous écouter, à écouter nos silences respectifs, que la parole pourra véritablement exister.

 

Si l’on préfère poser une question à ChatGPT plutôt qu’à ses parents, ses amis, ses voisins, son médecin, son enseignant, n’allons-nous pas entrer dans un monde où nous devrons faire face au bruit des claviers et au silence des humains ? »

Gabrielle Halpern

 

  • Qu’est-ce que l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) générative change à vos réflexions sur le sujet ? 

 

G.H. : Le risque est que l’IA devienne non seulement un interlocuteur alternatif légitime, mais, pire, qu’elle devienne le seul interlocuteur légitime. Si l’on préfère poser une question à ChatGPT plutôt qu’à ses parents, ses amis, ses voisins, son médecin, son enseignant, n’allons-nous pas entrer dans un monde où nous devrons faire face au bruit des claviers et au silence des humains ?

 

Propos recueillis par Camille Dorival 

 

Nos paroles empêchées

Fermer

Cliquez pour vous inscrire à nos Newsletters

La quotidienne
L'hebdo entreprise, fondation, partenaire
L'hebdo association
L'hebdo grand public

Fermer