1860 : le paternalisme patronal, entre bienveillance, contrôle social et utopie industrielle
[SÉRIE « HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE ENGAGÉE »] Le paternalisme patronal désigne les pratiques par lesquelles un employeur prend en charge, de façon organisée et durable, le bien-être social de ses salariés, au-delà de la simple relation de travail. Ce modèle est apparu au XIXe siècle en France et ailleurs, avant de décliner avec la mise en place des États-providence et le développement du droit du travail au XXe siècle.
1860 : dans une France en pleine mutation, l’inauguration du Familistère de Guise par Jean-Baptiste André Godin marque un tournant. Ce n’est pas un hasard : autour de cette année, le paternalisme patronal prend une ampleur inédite. Les usines s’étendent, les villes grossissent, et l’État social n’existe pas encore. Face à la misère et aux tensions, certains patrons décident d’aller plus loin que la simple charité : ils inventent un modèle social industriel où l’entreprise devient le cœur de la vie ouvrière.
Si l’année 1860 marque un tournant décisif avec l’inauguration du Familistère de Guise et la multiplication des cités ouvrières, il faut rappeler que le paternalisme patronal s’est construit progressivement, dès les années 1830-1850, avant de connaître son apogée à la veille de la Première Guerre mondiale. Il naît au cœur du XIXe siècle, alors que l’Europe s’industrialise à marche forcée, créant chez les ouvriers une misère inédite. Il est une réponse nouvelle et pragmatique aux bouleversements sociaux de la révolution industrielle.
Le terme « paternalisme » lui-même apparaît alors et se stabilise dans le vocabulaire social, désignant l’attitude des patrons qui entendent veiller sur leurs ouvriers à la manière d’un père de famille. Ce modèle n’est pas propre à la France : en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, des industriels adoptent des stratégies similaires pour encadrer la vie ouvrière et maintenir la paix sociale, dans un contexte d’urbanisation rapide, de conditions de travail difficiles et d’absence d’État-providence.
Les racines du paternalisme plongent dans des convictions religieuses (...), mais aussi dans les idéaux du solidarisme républicain ou les utopies fouriéristes. »
Les racines du paternalisme plongent dans des convictions religieuses, en particulier le catholicisme social et le protestantisme social, mais aussi dans les idéaux du solidarisme républicain ou les utopies fouriéristes. L’encyclique Rerum Novarum (1891), publiée par le pape Léon XIII, joue un rôle majeur en appelant à la justice sociale et à la dignité du travail, et en encourageant les employeurs à prendre soin de leurs ouvriers. Ce texte fonde la doctrine sociale catholique et légitime un paternalisme chrétien axé sur le bien-être des employés, tout en posant les bases d’une réflexion sur le rôle de l’État et des associations.
Les moteurs et objectifs du paternalisme
Le paternalisme patronal se définit comme l’ensemble des pratiques par lesquelles un employeur prend en charge, de façon organisée et durable, le bien-être social de ses salariés, au-delà de la simple relation de travail. Il s’agit d’un système global régissant les relations entre employeur et salariés dans leur totalité, visant à intégrer et protéger l’ouvrier avant, pendant et après le travail.
Plusieurs facteurs expliquent l’émergence de ce modèle : l’absence de protection sociale publique, la crainte des révoltes ouvrières (une raison majeure), la volonté de fidéliser une main-d’œuvre stable et qualifiée, mais aussi l’influence des doctrines chrétiennes sociales et du solidarisme. Les patrons paternalistes espèrent ainsi limiter les grèves, réduire le turnover et les maladies, et instaurer un climat social stable. Mais ils cherchent aussi à garder un contrôle sur les ouvriers, en restreignant l’influence des syndicats et des mouvements révolutionnaires.
La vie dans les cités ouvrières : entre progrès social et dépendance
Le paternalisme patronal s’étend à tous les aspects de la vie ouvrière. Les patrons paternalistes fournissent des logements décents, des services sociaux, des écoles, des activités culturelles, des jardins ouvriers, des coopératives de consommation, et même des infrastructures sportives. Cette prise en charge globale vise à créer un environnement stable, où les ouvriers peuvent se consacrer pleinement à leur travail tout en bénéficiant d’une certaine sécurité. Mais cette bienveillance s’accompagne d’un contrôle social étroit, institué et aussi dans les comportements ou tout le monde se connaît et d’une certaine façon se surveille.
Initiatives emblématiques et rayonnement international
En France : Godin, Schneider, Michelin, Mulhouse, Wendel
Jean-Baptiste André Godin, industriel (appareils de chauffage et de cuisine) et philanthrope, crée le Familistère de Guise avec les premiers travaux en 1859, inspiré par les idées de Charles Fourier. Il s’agit d’une véritable « usine-ville » où les ouvriers bénéficient de logements, d’écoles, de magasins coopératifs, d’une piscine, d’un lavoir, d’un théâtre et d’une bibliothèque. Les fonctionnalités de l'habitation collective sont soigneusement étudiées : aération de la cour et des appartements, diffusion de la lumière naturelle ou artificielle, eau courante... En 1878, 350 appartements sont loués aux familles des employés de l'usine. Les 1 200 habitants bénéficient d'un confort et d'une qualité de service alors inégalés dans le logement des classes populaires ou moyennes. L’accès au logement et à la taille de ce dernier ne dépendait pas du niveau dans l’entreprise (cadres vs ouvriers), mais seulement de la taille du foyer. Le Familistère hébergera jusqu’à 2 000 personnes.
Godin met également en place pour ses salariés un système de protection sociale en cas de maladie et d'accidents du travail, qui assure aussi une retraite aux plus de 60 ans. Pour lui, « avant de penser à faire participer les employés aux bénéfices, il faut leur assurer une position décente et assurer leur lendemain et celui de leur famille ». Le chef d'entreprise fait aussi preuve d'une grande modernité managériale en cherchant à rallier les ouvriers à sa vision et aux objectifs de production. Ainsi, les méthodes de rémunération et de primes sont soumises à un vote. Le temps de travail quotidien est plafonné à dix heures (au lieu de douze à l'époque), et les salaires sont plus élevés qu'ailleurs.
En 1880, l'industriel transforme l'entreprise en coopérative de production : les bénéfices sont utilisés pour financer les diverses œuvres sociales, puis le reliquat est distribué entre les ouvriers, proportionnellement au travail fourni pendant l'année.
L'entreprise est d'ailleurs leader sur son marché, avec un chiffre d'affaires de près de 4 millions de francs en 1880. Pour réussir cet exploit, l'entrepreneur a misé sur des matériaux innovants et la diversification.
Dans son expression urbaine et architecturale, comme dans son organisation économique et sociale, le Familistère est bien plus qu'une cité ouvrière. C'est une conception différente de la société qui est ici expérimentée autour de trois concepts : association, coopération et mutualisme. L'aventure de la société coopérative se poursuivra bien après la mort de Godin, pour s'achever en 1968.
La famille Schneider, grands industriels du Creusot, crée des cités ouvrières avec des services et organise des activités sociales et religieuses dès les années 1830 : leur paternalisme est moins utopiste que celui de Godin, plus pragmatique et hiérarchique, visant à encadrer les ouvriers. Michelin, à Clermont-Ferrand, développe à partir de 1910 une cité ouvrière qui comptera plusieurs milliers de logements, écoles, services de santé et équipements sportifs. D’autres exemples français incluent les Wendel en Lorraine, qui investissent dans l’habitat. Leur cité ouvrière de Mulhouse, pionnière dès 1853 est un modèle d’organisation sociale et urbaine.
À la veille de la Première Guerre mondiale, plus de 10 % des ouvriers français vivent dans une cité ouvrière construite par leur employeur. »
À la veille de la Première Guerre mondiale, plus de 10 % des ouvriers français vivent dans une cité ouvrière construite par leur employeur, dans lequel la qualité du paternalisme est plus ou moins poussée et positive pour eux.
En Angleterre et ailleurs : Cadbury, Rowntree, Krupp, Pullman, Olivetti
En Angleterre, la famille Cadbury fonde Bournville en 1879, une cité-jardin construite autour de leur usine, offrant logements, parcs et équipements sportifs à plus de 6 000 habitants, promouvant une vie saine et équilibrée. Les Rowntree, également confiseurs et chocolatiers à York, adoptent une approche similaire : ils mettent l’accent sur le plaidoyer social et la reprise de leurs innovations par l’État, anticipant ainsi les prémisses de l’État-providence britannique.
En Allemagne, des entreprises comme Krupp à Essen ou Siemens à Berlin mettent en place des cités ouvrières et des services sociaux, dans une logique de contrôle social et de fidélisation. Aux États-Unis, Pullman construit près de Chicago une ville-usine modèle, qui deviendra tristement célèbre lors des grandes grèves de la fin du XIXe siècle. En Italie, Olivetti à Ivrea développe un modèle plus participatif, associant innovation sociale et technique, qui marquera durablement l’histoire industrielle du pays.
Les apports et les limites du modèle paternaliste
Le paternalisme patronal a permis des avancées notables :
- Baisse de la mortalité : les conditions de vie améliorées réduisent les risques sanitaires.
- Alphabétisation : les écoles créées par les employeurs favorisent l’éducation des enfants ouvriers.
- Fidélisation de la main-d’œuvre : les avantages sociaux incitent les ouvriers à rester dans l’entreprise.
- Rayonnement local : les cités ouvrières deviennent des vitrines sociales, renforçant l’image des entreprises.
Mais ces bienfaits s’accompagnent d’une dépendance étroite des ouvriers à l’employeur et d’un contrôle social important. Les premiers mouvements syndicaux et revendications collectives révèlent les limites de ce modèle, qui reste fondé sur un rapport inégalitaire. La montée des revendications ouvrières et syndicales, la légalisation des syndicats avec la loi Waldeck-Rousseau en 1884, et la création progressive de lois sociales sous la IIIe République, finiront par remettre en cause l’emprise patronale sur la vie ouvrière.
Du déclin du paternalisme à la RSE contemporaine
L’apogée du paternalisme patronal coïncide avec la fin du XIXᵉ siècle et le début du XXᵉ siècle. La mise en place progressive de législations sociales et de structures publiques de protection sociale vient réduire le rôle des employeurs dans ce domaine. En 1945, en France, la création de la Sécurité sociale marque une rupture : l’État prend en charge la santé, les retraites et les prestations sociales. Le droit du travail a ajouté de nombreuses protections et les syndicats ont acquis de haute lutte un rôle central. Aujourd’hui en France, des instances comme les comités sociaux et économiques sont obligatoires pour représenter et défendre les droits des salariés.
Dès lors, le paternalisme patronal, unilatéral et dépendant de l’initiative des employeurs, cède la place à un modèle plus contractualisé, où les droits des travailleurs sont protégés par la loi. Les démarches actuelles s’inscrivent donc dans un cadre négocié, légal ou volontaire, qui reconnaît davantage les droits et la voix des salariés.
Si le paternalisme a disparu dans sa forme traditionnelle, son héritage se retrouve dans des démarches contemporaines comme la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), mais aussi dans des innovations sociales plus larges. Déjà au XIXᵉ siècle, deux logiques coexistaient : l’une idéaliste, portée par des valeurs morales et utopistes (Godin hier, Buurtzorg ou la Maif aujourd’hui), l’autre plus pragmatique, qui voyait dans le bien-être des salariés un moyen de stabilité et de productivité (Schneider hier, Microsoft ou Danone aujourd’hui). Ces motivations se mêlent souvent, ce qui rend leur frontière difficile à tracer. Mais une constante demeure : le rapport entre capital et travail reste un terrain d’expérimentations et d’affrontements politiques où s’invente, génération après génération, l’équilibre entre performance économique, bien-être social et partage du pouvoir.
Félix Beaulieu
Quelques références :
- André Gueslin, « Le paternalisme revisité en Europe occidentale (seconde moitié du XIXe siècle, début du XXe siècle) », Genèses. Sciences sociales et histoire, 1992.
- Annie Lamanthe, Les métamorphoses du paternalisme. Histoire, dynamiques et actualités, Paris, CNRS éditions, 2019.
- Jessica Dos Santos, « Le paternalisme patronal, entre protection sociale et gestion du personnel », Les Cahiers d'histoire sociale de l'Institut CGT, n° 132, décembre 2014.
- Raymond Bizot, « Au milieu du XIXe siècle le paternalisme industriel », La Marseillaise, 27 octobre 2015.
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- Une histoire de l'économie engagée : note d’intention
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