Aller au contenu principal
Par Carenews INFO - Publié le 10 mars 2026 - 07:45 - Mise à jour le 10 mars 2026 - 12:44
Recevoir les news Tous les articles de l'acteur

1850 : l’explosion du mouvement mutualiste

[SÉRIE « HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE ENGAGÉE »] C’est au XIXe siècle que la mutualité devient un modèle : formalisé, reproductible, progressivement doté d’un discours propre. De la destruction des corporations par la Révolution à la grande charte de 1898, c’est l’histoire d’une forme organisationnelle qui s’invente dans les marges du droit, négocie pied à pied sa reconnaissance, et finit par structurer une part essentielle de la protection sociale française jusqu’à aujourd’hui.

La décennie 1850 marque l'explosion des mutuelles en France, notamment grâce à un décret de 1852 qui leur octroie un cadre légal. Crédit : Agathe Hocquet, Carenews.
La décennie 1850 marque l'explosion des mutuelles en France, notamment grâce à un décret de 1852 qui leur octroie un cadre légal. Crédit : Agathe Hocquet, Carenews.

 

 

Nous situons autour de 1850 non pas la naissance de la mutualité, déjà solidement implantée sous la Monarchie de Juillet (1830-1848), mais le moment où elle change d’échelle en France. L’explosion des mutuelles en 1848 puis le décret de 1852 leur instaurant un cadre légal ne créent pas la forme mutualiste ; ils accélèrent sa diffusion et l’inscrivent dans un cadre juridique stabilisé. Ce n’est pas la naissance d’une idée - les pratiques d’entraide face à la maladie et à la mort sont bien plus anciennes -, mais le moment où des expérimentations locales et fragiles se transforment en formes imitables, transmissibles, durables et surtout nombreuses.

D’après les travaux des historiens de l’économie sociale, au premier rang desquels André Gueslin, Michel Dreyfus et Timothée Duverger, on peut découper l’histoire de l’économie sociale dans son ensemble en grandes phases : une longue période fondatrice sous contrainte (1791–1848), un momentum décisif avec les explosions de 1848 puis 1852 et l’institutionnalisation progressive (1848–1898), puis la spécialisation des statuts, et la modernisation. C’est l’institutionnalisation qui permet la stabilisation organisationnelle et le développement quantitatif, notamment ici pour les mutuelles. 

Les chiffres racontent eux-mêmes le basculement. On comptait 180 sociétés de secours mutuel en 1814, 1 295 en 1847. L’explosion républicaine de 1848 accélère le mouvement. Puis le coup d’État du 2 décembre 1851 interrompt brutalement l’expérience associative au sens large, mais pas pour les mutuelles. C’est au contraire le décret du 26 mars 1852 qui crée, pour la première fois, un cadre légal complet. De 2 500 sociétés en 1852, on passe à plus de 6 000 en 1870, pour atteindre près de 13 000 en 1898 avec deux millions de membres. Le modèle est validé.

Ce décalage entre la répression des associations ouvrières et coopératives d’un côté, et le soutien actif aux sociétés de secours mutuel de l’autre, n’est pas un hasard. Il trace la ligne qui le distingue de la coopération tout au long du XIXe siècle, malgré la forte proximité de ces deux mouvements.

 

I. La longue émergence : des confréries médiévales à la table rase révolutionnaire

 

La protection collective enchâssée dans les corporations de métiers

Les racines de la mutualité plongent au Moyen Âge. La plupart des corporations de métiers maintenaient une caisse commune pour secourir les membres malades, payer les funérailles, soutenir les veuves. Les confréries religieuses assuraient des fonctions similaires sous couvert de dévotion. Les compagnonnages disposaient de leurs caisses de roulage, qui permettaient aux compagnons itinérants de se faire soigner et héberger dans toutes les villes étapes.

Ces structures déchargeaient les hospices et les institutions d’assistances de l’Église. Mais elles tenaient leur existence d’une concession royale ou ecclésiastique, jamais d’un droit propre. Comme l’a montré André Gueslin, ce n’est qu’au XIXe siècle que ces pratiques d’entraide se formalisent véritablement en « sociétés de secours mutuel » au sens institutionnel du terme. Avant cela, la fonction existait ; la forme, non.

 

1791 : la destruction et ses paradoxes

La loi Le Chapelier de 1791 détruit les corporations et, avec elles, leurs caisses de secours. Les constituants savaient qu’ils supprimaient un filet de sécurité pour des centaines de milliers d’artisans. Mais la logique républicaine était implacable : toute association professionnelle faussait l’expression de la volonté générale. La loi elle-même contenait tout de même une ambiguïté notable. Elle visait les coalitions pour la défense d’intérêts professionnels, pas la prévoyance pure. Cette ambiguïté allait être immédiatement exploitée.

 

II. S’organiser malgré la loi (1791–1852) : la créativité juridique des périodes de contrainte

 

Dès 1791-1792, des groupes d’artisans reconstituent des caisses de secours en se présentant explicitement comme des organisations de bienfaisance et non de métiers. Le glissement sémantique est délibéré. Ainsi fut créé en 1804 la Société de bienfaisance mutuelle des cordonniers de Grenoble. Sous le Directoire et le Consulat, ces sociétés philanthropiques se multiplient discrètement. Napoléon, pragmatique, ne les pourchasse pas notamment car elles jouent un rôle matériel concret et elles maintiennent la paix sociale dans les ateliers.

Le Code pénal de 1810, avec son article 291 exigeant une autorisation préfectorale pour toute association de plus de vingt personnes, n’est en réalité pas appliqué aux petites sociétés de secours mutuel restées non politiques. Sous la Restauration (1815-1830) et la Monarchie de Juillet (1830-1848) se développe ce que l’on pourrait appeler un régime de tolérance administrée. Les sociétés déposent leurs statuts à la préfecture juste pour information sans demander d’autorisation formelle. Le préfet lit, vérifie qu’il n’y a rien de politiquement suspect, et laisse faire sans répondre officiellement. C’est une approbation tacite fondée sur l’utilité sociale de la chose, car cela soulageait l’assistance publique.

Les statuts types qui circulent dans les milieux mutualistes sont rédigés avec soin pour satisfaire cette lecture préfectorale : vocation strictement économique et non politique, caractère charitable et fraternel, gestion transparente avec livres de comptes et assemblées annuelles. On peut parler d’un véritable droit coutumier mutualiste qui précède de plusieurs décennies la loi.

 

Avant la fin du XIXᵉ siècle, la distinction entre mutualité et coopération est loin d’être stabilisée. Les mêmes milieux ouvriers fondent des sociétés de secours mutuel, participent à des associations de production et s’organisent dans des formes de solidarité collective qui combinent protection, travail et parfois mobilisation. »

 

III. Mutualité et coopération : des frontières longtemps poreuses

 

Avant la fin du XIXᵉ siècle, la distinction entre mutualité et coopération est loin d’être stabilisée. Les mêmes milieux ouvriers fondent des sociétés de secours mutuel, participent à des associations de production et s’organisent dans des formes de solidarité collective qui combinent protection, travail et parfois mobilisation. Les mots eux-mêmes ne sont pas fixés : on parle indifféremment de sociétés, d’associations, de caisses.

 

La caisse de secours comme couverture

La caisse de secours peut ainsi servir de structure légale minimale à divers projets d’entraide dans un environnement juridique hostile. Officiellement consacrée à la prévoyance, elle permet d’ouvrir un compte collectif, de tenir des réunions régulières, d’organiser une gestion commune. Dans certains cas, ces structures servent aussi à soutenir des grèves ou à financer des initiatives productives. La mutualité n’est pas encore un champ distinct ; elle fait partie d’un ensemble plus large d’expérimentations ouvrières.

Ce n’est que progressivement, au fil du XIXᵉ siècle, que les fonctions se spécialisent : la mutualité se concentre sur la gestion assurantielle du risque, tandis que la coopération s’affirme dans l’organisation collective de la production et de la consommation. La différenciation juridique et conceptuelle complète ne s’achèvera qu’à la fin du siècle.

 

IV. 1852 et 1898 : deux lois fondatrices

 

Le décret de 1852 : encadrer pour développer

Le décret du 26 mars 1852 crée pour la première fois un cadre légal explicite, avec une logique typiquement bonapartiste : encadrer pour contrôler, mais aussi protéger et développer. Son architecture à trois niveaux est d’une habileté politique remarquable.

  • Les sociétés autorisées obtenaient la personnalité civile complète, ce qui leur permettait de recevoir des dons et legs, ester en justice, posséder des biens immobiliers. En contrepartie, elles acceptaient une tutelle lourde : statuts approuvés par le préfet, comptes soumis à vérification annuelle, et surtout le maire ou un notable désigné présidait de droit l’assemblée générale.
  • Les sociétés approuvées, la catégorie de loin la plus répandue, déposaient leurs statuts à la préfecture et bénéficiaient en retour d’avantages pratiques : exemption de droits fiscaux, protection juridique de leurs fonds, possibilité d’ouvrir un compte au nom de la société. La tutelle était moins lourde, mais le préfet conservait un droit de regard.
  • Les sociétés libres n’avaient aucune reconnaissance mais n’étaient pas interdites. Elles opéraient dans la tolérance de fait, sans avantages fiscaux ni personnalité juridique, mais avec très peu de risque de poursuites si elles restaient strictement dans la prévoyance.

 

Le système offrait des avantages (subventions communales et préfectorales, avantages fiscaux, reconnaissance symbolique) pour attirer les sociétés vers un cadre contrôlé, sans violence juridique envers celles qui refusaient. Napoléon III, dans sa politique de paix sociale, encourage activement les préfets à financer les mutuelles approuvées, et se désigne lui-même « président honoraire » de plusieurs d’entre elles.

Ces sociétés étaient toutes limitées géographiquement. Elles n’avaient généralement pas le droit d’agir au-delà de leur commune. En tout cas, légalement plus stables qu’avant 1852, elles ont d’autant plus servi à abriter des activités de production en commun ou de mobilisation des ouvriers et artisans. Les autorités locales étaient rarement dupes, mais la preuve juridique était difficile à établir tant qu’aucun trouble à l’ordre public ne s’en suivait.

Jusqu’au milieu du siècle, la mutualité demeure surtout portée par des artisans urbains et des ouvriers qualifiés organisés par métier ; le cadre stabilisé de 1852 favorise son élargissement vers un monde ouvrier plus large et vers de nouveaux milieux — petites villes, employés publics, instituteurs et fonctionnaires locaux — qui contribuent à sa diffusion nationale.

 

La grande charte de 1898 : la reconnaissance sans la tutelle

La croissance spectaculaire du mouvement sur cinquante ans ne dissimule pas une tension qualitative profonde. D’un côté, le mutualisme tutélaire, défendu par les notables philanthropes : la reconnaissance officielle et les subventions publiques étaient un moyen de développement qu’il fallait accepter avec ses contreparties en termes de surveillance. De l’autre, le mutualisme autonome, porté par les milieux ouvriers républicains : la tutelle administrative était perçue comme une atteinte à l’indépendance ouvrière. Ces courants préféraient les sociétés libres ou cherchaient à obtenir une loi qui donnerait la reconnaissance sans la tutelle.

 

La loi du 1er avril 1898, qui établit une charte du mutualisme, signe la victoire de l’autonomie. Elle remplace la tutelle administrative par un simple dépôt de statuts, sur le modèle qui sera généralisé à toutes les associations en 1901. »

 

La loi du 1er avril 1898, qui établit une charte du mutualisme, signe la victoire de l’autonomie. Elle remplace la tutelle administrative par un simple dépôt de statuts, sur le modèle qui sera généralisé à toutes les associations en 1901. C’est un renversement complet : on informe les pouvoirs publics de l’existence d’une société, on ne leur demande plus la permission. Il n’y a plus de limite géographique. La loi de 1898 est le terme d’un siècle de négociation permanente entre le mouvement mutualiste et l’État français. Elle consacre son autonomie juridique, qui constitue encore le socle du modèle contemporain.

 

La gouvernance comme marqueur distinctif : une démocratie en miniature

Au-delà de la reconnaissance juridique, la mutualité stabilise au tournant du siècle une forme de gouvernance originale. Les sociétés de secours mutuel reposent sur l’élection des administrateurs, la délibération en assemblée générale et la responsabilité collective dans la gestion des fonds. Cette démocratie interne n’est pas un simple principe symbolique : elle garantit la confiance indispensable au fonctionnement de la caisse commune.

Si la tutelle administrative du Second Empire en avait parfois limité l’autonomie, la loi de 1898 consacre pleinement ce mode d’organisation. La mutualité devient ainsi un espace durable d’apprentissage de la gestion collective et de la responsabilité budgétaire. Sans se présenter comme un projet révolutionnaire, elle diffuse des pratiques démocratiques dans la sphère économique, ce qui contribue à son acceptabilité politique et à son intégration progressive dans l’ordre républicain.

 

Un modèle sans capital : la propriété collective la plus radicale

Cette stabilisation juridique et démocratique s’accompagne d’une singularité économique plus profonde encore. Les sociétés de secours mutuel, puis les mutuelles modernes, se distinguent par l’absence de capital social réparti en parts cessibles. Un adhérent ne « possède » rien dans une mutuelle : il bénéficie d’une couverture en échange de sa cotisation et participe à la gouvernance. Si la mutuelle accumule des réserves, celles-ci appartiennent à la collectivité des adhérents présents et futurs, pas aux individus. En cas de dissolution, il n’y a rien à distribuer à personne à titre personnel. Cela rend les mutuelles structurellement imperméables à toute prise de contrôle : on ne peut pas racheter une mutuelle, il n’y a rien à racheter.

 

V. Une trajectoire politique singulière

 

Le consensus trans-politique : ce que la mutualité ne contestait pas

Si le mouvement coopératif a été contesté, réprimé, puis progressivement toléré, la mutualité a connu un destin institutionnel différent. Elle ne contestait pas la même chose. Une coopérative de production remet en cause la figure du patron et l’organisation du travail ; une société de secours mutuel ne remet en cause que l’abandon des malades à leur sort. Cette différence de cible a tout changé à la réception politique.

La mutualité a la propriété singulière d’avoir été soutenue, simultanément et pour des raisons différentes, par des camps qui s’opposaient sur tout le reste. Napoléon III y voit un instrument de paix sociale. Les républicains y voient une école de la démocratie et de la solidarité civique. Les catholiques sociaux y retrouvent les valeurs de fraternité chrétienne dans une forme laïque à laquelle ils n’ont guère d’objection. Les socialistes et les milieux ouvriers, enfin, y voient l’auto-organisation des travailleurs pour se protéger sans dépendre de la charité patronale.

Ce consensus trans-politique ne fut ni immédiat ni total. Mais à mesure qu’une partie importante du mouvement mutualiste renonçait à toute prétention explicitement contestataire et se présentait comme instrument de prévoyance plutôt que de transformation sociale, elle devint progressivement acceptable pour des camps politiques opposés.

Ce consensus a une conséquence directe et mesurable : la mutualité obtient sa reconnaissance légale bien plus tôt et bien plus facilement que la coopération ou les associations. En 1852, en pleine répression des associations ouvrières, Napoléon III donne aux sociétés de secours mutuel un cadre légal complet. En 1898, la grande charte est votée sans opposition véritable, avec le soutien des conservateurs catholiques comme des socialistes. Le mouvement coopératif, lui, n’aura sa loi-cadre qu’en 1947.

 

Une empreinte durable sur le mouvement contemporain

Cette trajectoire plus consensuelle a laissé une empreinte. Les mutuelles sont moins porteuses d’un projet alternatif explicite que les coopératives ; elles se sont développées dans une relation de complémentarité avec l’État plutôt que dans un rapport de tension avec lui. Ce positionnement explique leur capacité à s’articuler à la Sécurité sociale en 1945-1947 sans rupture idéologique majeure, et leur intégration dans le système de protection sociale français comme composante quasi institutionnelle. Il explique aussi, peut-être, pourquoi leur identité ESS est parfois moins visible que celle des coopératives : elles ont réussi au point de se fondre dans le paysage. 

Cette intégration différenciée n’efface pas leur parenté historique avec le mouvement coopératif : tous deux participent d’un même effort pour organiser collectivement la protection et l’activité économique, dans un équilibre mouvant entre autonomie et reconnaissance publique.

 

VI. À partir de 1945 se mettent en place les mutuelles contemporaines

 

Entre 1898 et 1945, les mutuelles connaissent une expansion considérable. La Première Guerre mondiale accélère leur rôle social face aux millions de blessés et de veuves. La Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF), créée en 1902, structure le mouvement à l'échelle nationale.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Programme du Conseil National de la Résistance (CNR, 1944) prévoit la création d'une Sécurité sociale universelle, garantissant à tous "les moyens d'existence dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail". Cette perspective bouleverse la donne : quelle place pour les mutuelles, qui couvrent déjà des millions de personnes, dans ce système public obligatoire ?

Après un siècle de négociation avec l’État, 1945 ouvre une nouvelle ère. La construction de la Sécurité sociale et la différenciation progressive des cadres juridiques transforment la mutualité : d’un mouvement de prévoyance autonome, elle devient un acteur complémentaire du système public, tandis que les mutuelles d’assurance suivent une trajectoire distincte au sein du droit des assurances.

 

Les mutuelles de santé : de la caisse de secours à la complémentaire

Les mutuelles de santé s’inscrivent dans la continuité directe des sociétés de secours mutuel du XIXe siècle. Au XXe siècle, leur action se déplace du versement de secours vers le remboursement des soins, et leur périmètre s’élargit au-delà des cadres locaux ou professionnels.

La création de la Sécurité sociale en 1945 suscite d’abord leur opposition, car elles craignent de perdre leur centralité. Elles renégocient finalement leur place : intégrées dans le fonctionnement de la Sécurité sociale avec la loi Morice de 1947, elles deviennent des organismes de prévoyance complémentaire. La même année est créée la Mutuelle générale de l’Éducation nationale (MGEN), qui illustre leur capacité à pénétrer la fonction publique. La ligne est directe : de la caisse de secours de 1820 à la mutuelle complémentaire d’aujourd’hui, c’est la continuité d’une logique de cotisation collective, profondément transformée par la construction de l’État social.

La Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF), créée en 1902 dans la foulée de la grande charte, les représente. Elles relèvent du Code de la mutualité, cadre juridique distinct à la fois du droit coopératif et du droit des assurances, qui consacre leur logique propre.

 

Les mutuelles d’assurance : le principe de réciprocité appliqué aux biens

En droit français contemporain, les mutuelles du Code de la mutualité (santé) et les mutuelles d'assurance relèvent de deux régimes juridiques distincts, les deuxièmes dépendant du Code des assurances. 

Les mutuelles d’assurance reposent sur les mêmes principes que les mutuelles de santé : leurs assurés sont également leurs sociétaires, ce sont eux qui détiennent in fine le pouvoir de gouvernance. Elles ne rémunèrent pas d’actionnaires et ne visent pas la maximisation du profit ; les excédents sont réinvestis au bénéfice des membres, sous forme de baisse de cotisations, d’amélioration des garanties ou de renforcement des fonds propres.

La Maif, créée en 1934 par et pour les instituteurs, est l’exemple pionnier. Ces mutuelles se développent fortement après la Seconde Guerre mondiale : Maaf, Matmut, Macif diversifient leurs portefeuilles tout en conservant une gouvernance fondée sur le principe « un sociétaire, une voix ».

Depuis 2016, en plus d’être rassemblée dans l'Association des assureurs mutualistes pour défendre leurs spécificités, les mutuelles d’assurance sont également représentées au sein de France Assureurs, aux côtés des assureurs classiques. Cette double appartenance témoigne de l’évolution du secteur, à la fois très intégré au système commercial contemporain, tout en défendant la non lucrativité de son modèle et en soutenant financièrement de nombreux projets de l'économie sociale et solidaire et de l’impact.

 

VII. La France est aujourd’hui une exception européenne

 

Des trajectoires très contrastées selon les pays

La trajectoire française ne prend pleinement sens qu’en comparaison. La France n’a pas le monopole du mouvement mutualiste. En Europe, des équivalents directs des sociétés de secours mutuel existent partout au XIXe siècle. Au Royaume-Uni, les Friendly Societies sont même temporairement plus puissantes qu’en France : au début du XXe siècle, elles comptent davantage de membres que les syndicats, et Lloyd George s’appuie explicitement sur elles pour construire l’assurance nationale de 1911. En Allemagne, les Krankenkassen (caisses de maladie) constituent un équivalent, mais avec une différence de nature importante : elles naissent largement d’une impulsion d’en haut, par les lois bismarckiennes de 1883, plus que d’une auto-organisation ouvrière spontanée. En Belgique, les mutuelles atteignent un poids considérable : elles gèrent aujourd’hui directement l’assurance maladie obligatoire et couvrent pratiquement 100 % de la population.

 

Dans la majorité des pays européens le mouvement mutualiste a connu l’un de deux destins : soit absorbé par la Sécurité sociale (Royaume-Uni, pays nordiques), soit formalisé comme rouage du système public (Allemagne, Belgique). En France, les mutuelles ont négocié une troisième voie : survivre comme couche complémentaire distincte, ni absorbées ni pleinement intégrées. »

 

Mais dans la majorité des pays, le mouvement mutualiste a connu l’un de deux destins : soit absorbé par la Sécurité sociale (Royaume-Uni, pays nordiques), soit formalisé comme rouage du système public (Allemagne, Belgique). En France, les mutuelles ont négocié une troisième voie : survivre comme couche complémentaire distincte, ni absorbées ni pleinement intégrées. C’est ce qui leur donne aujourd’hui leur spécificité et aussi leur fragilité relative, puisque leur rôle dépend des choix de remboursement de la Sécurité sociale.

 

La vague de démutualisation des années 1990 et la résistance française

Pour la branche assurance non-santé, la trajectoire européenne est encore plus contrastée. 

La démutualisation britannique commence en réalité dès 1986, sous Margaret Thatcher, avec le Building Societies Act qui autorise les caisses d'épargne-logement mutualistes (les building societies) à se convertir en banques cotées. Abbey National franchit le pas dès 1989, suivie dans les années 1990 par Halifax, Woolwich, Northern Rock, Bradford & Bingley. La suite est édifiante : presque toutes font faillite ou sont rachetées pendant la crise de 2008. Northern Rock victime d’une panique bancaire en 2008 est nationalisée pour éviter la banqueroute. En vingt ans, un réseau mutualiste centenaire avait été démutualisé, puis largement détruit par les logiques de marché qu'il avait embrassées. Nationwide, qui a résisté à la conversion, traverse la crise sans encombre et reste aujourd'hui la plus grande building society britannique, avec 16 millions de membres.

Dans les années 1995-2000, la vague atteint les mutuelles de vie, de retraite et d'assurance générale : Norwich Union, Standard Life, Scottish Widows, Clerical Medical abandonnent leur statut mutualiste. Leurs membres reçoivent des actions en compensation et disparaissent comme sociétaires. C'est une liquidation tranquille d'un siècle d'histoire mutualiste.

Ce mécanisme n’aurait pas pu s’appliquer aux mutuelles françaises. La démutualisation suppose que les membres détiennent une créance individuelle sur les réserves, que cette créance soit convertible en actions, puis que ces actions soient cédées. Or le Code de la mutualité français interdit la première étape : les réserves appartiennent à la collectivité des adhérents présents et futurs, jamais aux individus. 

Il reste des acteurs mutualistes significatifs dans quelques pays : HUK-Coburg et Debeka en Allemagne, Achmea aux Pays-Bas, Folksam en Suède. Mais dans l’ensemble, le secteur mutualiste non-santé européen est structurellement plus faible qu’il y a trente ans. La France est aujourd’hui l’un des rares pays où des mutuelles d’assurance de grande taille ont survécu avec leur statut intact.

 

Le mutualisme communautaire dans les pays à faible couverture publique

Au-delà de l’Europe, une autre forme de mutualisme connaît un développement notable : le mutualisme communautaire de santé, dans des pays où la couverture publique est faible ou inexistante. Le Rwanda constitue un cas bien documenté : à partir des années 2000, l’État rwandais a fait des mutuelles de santé communautaires un pilier de sa politique de santé publique, aboutissant à une couverture quasi-universelle de la population. Ces structures sont fonctionnellement proches des sociétés de secours mutuel françaises du XIXe siècle : même logique de cotisation collective face au risque individuel, même échelle locale, même enracinement communautaire. Ce modèle, d’autres pays le redécouvrent aujourd’hui comme réponse à l’absence de filet de sécurité public.

 

Si la mutualité s’est progressivement spécialisée dans la gestion assurantielle du risque, elle partage avec la coopération et les associations une même intuition fondatrice : la capacité des individus à s’organiser collectivement pour répondre à des besoins que ni le marché ni l’État ne prennent pleinement en charge. »

 

Conclusion

 

Si la mutualité s’est progressivement spécialisée dans la gestion assurantielle du risque, elle partage avec la coopération et les associations une même intuition fondatrice : la capacité des individus à s’organiser collectivement pour répondre à des besoins que ni le marché ni l’État ne prennent pleinement en charge. Longtemps imbriqués, puis juridiquement différenciés, ces mouvements se retrouveront au XXᵉ siècle sous la bannière commune de l’économie sociale, dont ils constituent encore aujourd’hui les piliers majeurs.

 

Félix Beaulieu 

 


Principales sources : 

  • André Gueslin, L'invention de l'économie sociale, Economica, 1987
  • Michel Dreyfus, Histoire de l'économie sociale. De la Grande Guerre à nos jours, Presses universitaires de Rennes, 2017. 
  • Timothée Duverger, « L'émergence de l'économie sociale et solidaire : une histoire de la société civile organisée en France et en Europe de 1968 à nos jours : groupements, discours et institutionnalisations », thèse de doctorat, Université de Bordeaux III Michel de Montaigne, 2015. 
  • Scarlett Wilson-Courvoisier, Le Matrimoine, Campus ouvert, 2025. 
  • Ainsi que les sections historiques des sites institutionnels des principales mutuelles françaises et européennes et de leurs organismes de représentation.

 


Retrouvez l'ensemble des articles déjà parus de la série « Histoire de l'économie engagée », par Félix Beaulieu :

 

Chaque mardi, jusqu'au 14 juillet 2026, découvrez sur carenews.com un nouvel article à paraître dans cette série.  


 

Fermer

Cliquez pour vous inscrire à nos Newsletters

La quotidienne
L'hebdo entreprise, fondation, partenaire
L'hebdo association
L'hebdo grand public

Fermer