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Par Chroniques philanthropiques par Francis Charhon - Publié le 11 janvier 2026 - 17:00 - Mise à jour le 11 janvier 2026 - 17:00
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Pour faire face à un monde complexe, la prospective est une clef pour l’avenir

Les acteurs de la philanthropie ont montré depuis trente ans une forte capacité à se transformer et développer des outils pour cela. En cette période de crise, il a semblé utile de présenter le travail de prospective de la Fonda. À la différence des cabinets de consultants traditionnels, elle fait place à une méthode basée sur la participation associative et l’intelligence collective. C’est un travail exigeant mais productif, car il s’appuie sur la capacité des organisations à avoir une bonne cohésion entre leurs valeurs et leurs pratiques. Cette rencontre nous montre les nouveaux territoires de l’innovation et de la transformation, l’importance de l’action locale et des partenariats, et comment anticiper les changements du monde.

Yannick Blanc, président de Futuribles International et de la Fonda, et Charlotte Debray, déléguée générale de la Fonda.
Yannick Blanc, président de Futuribles International et de la Fonda, et Charlotte Debray, déléguée générale de la Fonda.

 

Une rencontre avec Yannick Blanc, président de Futuribles International et de la Fonda, et Charlotte Debray, déléguée générale de la Fonda.

 

la prospective avec la FondA

 

  • Qu’est-ce que la prospective, et quel lien avec la Fonda ?

 

Yannick Blanc : La prospective n’est ni de la prédiction, ni de la prophétie. C’est une démarche intellectuelle qui consiste à analyser le présent et ses racines historiques du point de vue du futur. À partir des données dont on dispose aujourd’hui, on élabore des hypothèses sur plusieurs futurs possibles. Le futur n’est ni écrit d’avance, ni totalement ouvert, il résulte à la fois de tendances profondes parfois irréversibles, comme la démographie, d’événements inattendus, de hasards, de rapports de force. La prospective cherche à comprendre comment tout cela peut se combiner et dessine un paysage dans lequel nous aurons à faire des choix.

La Fonda a commencé à faire de la prospective pour et avec les associations en 2011. En avançant dans ce travail, nous avons naturellement rencontré Futuribles, qui est en France l’acteur de référence en prospective. De fil en aiguille, j’en suis devenu président.

 

  • Était-ce nouveau d’appliquer la prospective au monde associatif ?

 

YB : Nous ne sommes pas les seuls à faire de la prospective dans le monde associatif, mais nous avons été les premiers à en développer une démarche structurée. En France, la prospective existe depuis les années 1950, avec des racines plus anciennes encore. Elle a connu des moments forts dans les années 1960-1970, puis des phases de reflux. On y revient lorsqu’on ne sait plus très bien où on en est et qu’il faut se reconstruire.

En 2011, la prospective n’était pas à la mode. La Fonda élaborait alors son projet de think-tank du monde associatif et avait mené une vaste enquête sur les attentes et besoins des associations. Il en est ressorti qu’un travail de prospective serait utile pour les aider à se situer dans un environnement en mutation. Depuis, beaucoup d’organisations associatives ont réalisé, avec nous ou d’autres, des exercices de prospective pour nourrir et éclairer leur projet.

 

  • Qui, à part vous, mène ce type de démarche ?

 

YB : Dans le monde associatif, on peut citer l’Institut des Futurs souhaitables, Futuribles, qui accompagne aussi des structures associatives et quelques cabinets de conseil qui n’en font pas leur cœur de métier mais l’intègrent ponctuellement à leurs missions.

 

Le rôle spécifique de la Fonda

 

  • Que fait concrètement la Fonda ? De la prospective, de l’éclairage, de l’accompagnement ?

 

Charlotte Debray : Aujourd’hui, nous définissons la Fonda comme une fabrique associative et un laboratoire d’idées. Nos activités s’articulent autour de deux grands pôles.

  1. Le premier consiste à produire des éclairages prospectifs pour mieux comprendre les transformations de l’engagement et de l’action collective. Ces travaux visent à nourrir les décisions stratégiques des responsables associatifs et de leurs partenaires.  
  2. Le second, la fabrique associative, consiste à accompagner des dynamiques collectives et territoriales. Nous transmettons des outils et des méthodes pour « faire ensemble » : construire une vision partagée des enjeux, la décliner en objectifs, se doter d’un dispositif de suivi et d’évaluation, définir un schéma de gouvernance, un modèle économique, une feuille de route partagée. Nos démarches sont systémiques et visent à mettre en cohérence les leviers d’action d’une pluralité d’acteurs.

 

  • Pour être synthétique, vous aidez donc une organisation à clarifier sa vision du futur, son projet stratégique, à adapter sa gouvernance et à travailler avec ses parties prenantes ? 

 

CD : Oui mais notre plus-value est de proposer des cadres dans lesquels des acteurs d’horizons variés peuvent coopérer et avoir plus d’impact ensemble que s’ils agissaient isolément. Les associations restent notre public prioritaire, mais elles ne sont pas seules sur un territoire. Elles ne peuvent pas, seules, répondre à des défis comme la transition écologique ou l’exclusion sociale. Elles doivent coopérer entre elles, avec les collectivités, les services de l’État, les entreprises, l’ESS, la philanthropie. Notre rôle est de leur fournir les outils pour structurer ces coopérations notamment territoriales.

À la différence des cabinets de conseil traditionnels qui apportent souvent des solutions « clés en main » construites à partir d’un diagnostic externe, la Fonda ne se positionne pas comme un prestataire délivrant une réponse préformatée. Son apport consiste à embarquer les acteurs dans une démarche apprenante où ils analysent eux-mêmes leurs pratiques, leurs expertises et leurs enjeux. Là où un cabinet élabore un plan d’action, la Fonda construit un cadre de réflexion et d’intelligence collective permettant aux associations, aux bénévoles, aux professionnels et aux personnes accompagnées de délibérer sur les priorités et co-produire des solutions. C’est cette capacité à faire émerger la « triple expertise » : celle des professionnels, des bénévoles, des personnes accompagnées, qui connaissent mieux que quiconque leur situation, leurs besoins et les effets réels des dispositifs. L’idée centrale est qu’aucune de ces expertises ne suffit isolément, c’est leur mise en dialogue qui permet de comprendre pleinement les enjeux et de construire des solutions pertinentes et à développer une culture stratégique partagée qui constitue sa véritable valeur ajoutée.

Par exemple très récemment, le Secours Catholique nous a invités à partager nos travaux pour l'ensemble des directeurs des départements de l'association nationale dans le cadre de la refonte de leur projet stratégique . L'UNAPEI fonctionne avec des bénévoles de gouvernance qui vieillissent, qui sont restés sur des modes à vie dans la même organisation. Ils sont bousculés par les nouvelles formes d'engagement qu'ils rencontrent de la part des jeunes parents qu’ils accompagnent. Donc partager nos travaux, cela leur permet de situer leur action dans un faisceau de transformations plus large.

 

Associations, État, territoires : où se joue la transformation ?

 

  • Le monde associatif traverse aujourd’hui une période troublée : baisse de financements, difficultés de bénévolat, remise en cause de certains modèles. Est-ce le moment de revisiter les projets stratégiques et les façons de faire ?

 

YB : Toute organisation doit régulièrement remettre à plat son projet. Celles qui ne le font pas finissent par mourir, brutalement ou à petit feu. Ce qui devient aujourd’hui très pressant pour les associations comme pour les fondations, c’est de mieux comprendre le paysage des mutations sociétales et politiques immenses dans lequel elles agissent.

Quand nous avons commencé à faire de la prospective, j’avais cette formule : « Vous avez été créés pour changer le monde, mais vous ne vous êtes pas toujours rendu compte que le monde avait changé plus vite que vous. » C’est encore plus vrai aujourd’hui. On a le sentiment d’un débordement des transformations, sociales, environnementales, géopolitiques, et on ne sait plus par quel bout les prendre pour retrouver un chemin d’action efficace. Une association n’existe que parce qu’elle porte un projet, petit ou grand, mais toujours tourné vers l’avenir. Pour se projeter dans un futur en mouvement permanent, la prospective aide à y voir plus clair.

 

  • Du côté de l’État et des collectivités qui agissent avec les acteurs de la philanthropie, cette approche est-elle partagée ?

 

YB : L’impuissance de l’État à se réformer ne relève pas d’un défaut d’intelligence ou de compétence de ses agents, mais d’un problème structurel de pilotage politique. Dans de nombreux domaines, santé, travail, social, éducation, l’État a progressivement perdu sa capacité d’analyse et d’anticipation. Les administrations qui devraient porter une vision de long terme ne disposent plus des équipes ni des cultures professionnelles permettant de faire de la prospective, alors même que les transformations y sont considérables. À l’inverse, ce sont aujourd’hui les acteurs associatifs, les professionnels de terrain et même certains collectifs locaux qui détiennent les moyens d’expertise, d’innovation et d’ajustement réel aux besoins.

Cette perte d’expertise s’accompagne d’un glissement du champ politique : faute de pouvoir démontrer l’efficacité de réformes dont les moyens n’existent plus, le débat public s’est déplacé vers l’affrontement des opinions, la désignation de responsables, la fabrication d’ennemis. Les projets politiques ne s’appuient plus sur une articulation crédible entre finalités, leviers et capacités d’action, ce qui empêche toute stratégie véritable. Dire la vérité reviendrait à reconnaître que les instruments habituels de gouvernement ne fonctionnent plus.

C’est ce qui crée un divorce profond entre le discours politique et la réalité de l’action collective. Dans la santé, par exemple, les transformations décisives de l’accès aux soins se jouent aujourd’hui dans les communautés professionnelles territoriales de santé, et cette révolution n'a jamais été portée par aucun ministre de la Santé. Dans l’éducation, les cités éducatives produisent des effets en totale contradiction avec la philosophie des réformes affichées. Autrement dit : la société se transforme hors du champ politique, parfois malgré lui.

Cette situation rend d’autant plus nécessaire l’existence d’acteurs capables de produire une vision partagée, de soutenir les dynamiques locales et d’outiller l’intelligence collective. C’est le rôle que la Fonda assume précisément dans son travail avec les associations, les réseaux et les territoires.

 

L’échelle territoriale est devenue centrale

 

  • Faut-il alors repartir des territoires pour revivifier l’action publique et la démocratie ?

 

YB : Oui, très clairement. L’échelle territoriale est devenue centrale dans notre langage comme dans les pratiques. Beaucoup d’acteurs, collectivités, associations, entreprises locales, avancent concrètement sur la transition écologique, l’adaptation au changement climatique, la cohésion sociale, alors même que les grands dispositifs nationaux peinent à produire des effets. Le local reste le lieu où survit une vitalité démocratique : des élus plus proches, des acteurs associatifs nombreux, des formes d’engagement qui échappent aux radars statistiques.

La question, désormais, est de savoir comment fabriquer du commun à une échelle plus large à partir de cette mosaïque d’initiatives locales. C’est un enjeu majeur, en particulier pour la transition écologique. Je voudrais ajouter que nos travaux donnent aux acteurs un langage commun pour aborder des enjeux complexes comme l’engagement. Ceux qui ont participé à la démarche de la Fonda se retrouvent ensuite avec des références partagées : cela leur permet de parler de la même chose, même s’ils ont des visions du monde différentes. L’objectif n’est pas d’aligner tout le monde sur une doctrine, mais de permettre l’action collective malgré la diversité des approches. C’est cela, l’éclairage apporté par un think tank : fournir des outils conceptuels qui facilitent l’action.

 


Pour découvrir les résultats de l’exercice de prospective sur l’engagement.  


 

La Fonda un bien commun à soutenir

 

  • Vous parlez d’intelligence collective, de temps long, de réflexions partagées... Faites-vous bénévolement tout ce travail d’accompagnement pour les organisations ? Comment financez-vous la Fonda ?

 

CD : Nous avons des sources de financement diverses pour notre travail. Soit dans le cadre d’exercices de prospective participatifs par des financements dédiés, soit dans le cadre d’expérimentations territoriales, pour lesquelles nous cherchons des ressources permettant à la fois le déploiement et la capitalisation méthodologique.

YB : Notre modèle économique est en transformation. Jusqu’à récemment, il reposait sur un équilibre entre financements publics et privés, à peu près moitié-moitié. Du côté public, plusieurs administrations soutenaient nos travaux mais les restrictions budgétaires les ont toutes touchées et notre financement a fortement baissé. Du côté privé, nous bénéficions du soutien fidèle de plusieurs fondations, certaines finançant plutôt des projets, d’autres notre activité courante.

Nous avons développé une offre de formation et d’accompagnement payante, fondée sur les contenus accumulés depuis des années. Cela permettra de renforcer la part de ressources d’activité. En résumé : nos études et publications sont largement accessibles gratuitement, mais les formations et le conseil sur mesure sont facturés.

 

  • Ces difficultés de financement ne tiennent-elles pas aussi à une forme d’incompréhension de votre rôle ?

 

CD : Sans doute. Notre notoriété reste faible, en particulier auprès des fondations privées et des entreprises. Pourtant, la crise que nous traversons a suscité de nombreuses marques de soutien : des dizaines de courriers nous disant qu’il est indispensable qu’existe un lieu comme la Fonda pour « poser son sac », réfléchir sur le temps long, débattre entre pairs. Ces soutiens se sont traduits aussi en dons, plus de 20 000 euros au total, qui viennent conforter l’idée que la Fonda joue un rôle utile. Nous faisons un appel aux dons en ligne pour trouver 90 000 euros. Il est important pour l’ensemble du secteur qu’il existe des lieux de réflexion et d’échanges de pratiques.

Un autre enjeu est de mieux faire connaître nos travaux et de les inscrire dans des alliances structurées avec le Mouvement associatif, l’Institut Français du monde associatif (IFMA), le Centre Français des Fonds et Fondations (CFF), afin de clarifier les rôles et d’éviter de nous faire concurrence involontairement.

 

  • Je crois que nous avons parcouru l’essentiel : la prospective, la place des valeurs, les mutations de l’engagement, le rôle des territoires, l’articulation avec l’État, et l’importance d’un lieu comme la Fonda pour le monde associatif, la philanthropie et, en retour, pour l’action publique.

 

CD : Oui, et j’ajouterais que cette réflexion peut être tout aussi utile aux entreprises, lorsqu’elles abordent ces sujets avec sincérité.

 

 

Propos recueillis par Francis Charhon

 

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