Philea, un collectif européen ambitieux et déterminé pour défendre l’action des fondations dans un espace civique sous tension
La philanthropie joue en Europe un rôle essentiel au service de l’intérêt général, en complément de l’action publique. Par sa capacité à soutenir, expérimenter et relier des acteurs, elle contribue à la vitalité de l’espace civique. Mais elle évolue aujourd’hui dans un contexte plus tendu, marqué par le durcissement de certains cadres législatifs, la polarisation du débat public, une parole libre plus fragile, des associations sous tension. Les fondations sont ainsi conduites à mieux se structurer, se défendre, faire reconnaître leur rôle dans le soutien indispensable qu’elles apporte aux citoyens européens et à la démocratie.
Entretien avec Delphine Moralis, directrice générale de Philea
Un projet au service des citoyens
Francis Charhon
Bonjour Delphine Moralis. Vous êtes directrice générale de Philea depuis plusieurs années, arrivée moment où l’organisation était encore en construction. Qu’est-ce que Philea aujourd’hui ?
Delphine Moralis
Je suis arrivée en septembre 2020, en pleine pandémie. C’était un moment très particulier, non seulement pour moi, mais surtout pour l’ensemble du secteur philanthropique. La crise sanitaire a agi comme un révélateur : elle a obligé beaucoup d’acteurs à se demander comment mobiliser leurs ressources plus vite, comment adapter leurs outils, comment répondre à des besoins nouveaux, urgents, et souvent massifs. Cela a mis en évidence à la fois la force du secteur et ses limites et cela a créé un contexte très favorable à une réflexion plus profonde sur ses structures.
Philea est née précisément dans ce moment. C’est le résultat de la fusion entre l’European Foundation Centre, qui existait depuis plus de trente ans et rassemblait notamment de grandes fondations européennes, plusieurs fondations américaines et Daphne, qui regroupait les associations nationales de fondations, comme en France le Centre Français des Fonds et Fondations. Ces deux organisations représentaient chacune, à leur manière, le secteur des fondations en Europe. Mais cette coexistence créait aussi de la complexité, parfois des doublons, et rendait plus difficile une parole claire et coordonnée.
L’idée de Philea a donc été de créer une organisation plus cohérente, plus lisible et plus efficace, capable de mieux servir le secteur. Mais cela n’a pas été un simple rapprochement institutionnel. Il a fallu d’abord définir la vision de long terme, le projet, repenser la gouvernance et surtout écouter les membres pour comprendre ce dont ils avaient réellement besoin. Une transformation institutionnelle de ce type ne peut pas réussir si elle est menée de façon top-down. Mon travail pendant de longs mois a consisté surtout à écouter. C’est cette méthode qui permet ensuite d’aboutir à quelque chose de solide.
Une tête de réseau de plus en plus efficiente
FC
Aujourd’hui, quelle est l’ampleur de cet ensemble ?
DM
Aujourd’hui, Philea couvre 35 pays. Quand nous parlons d’Europe, nous l’entendons au sens du Conseil de l’Europe. Nous comptons environ 200 fondations membres directs, 30 associations nationales représentant près de 9 000 fondations et une trentaine de membres associés c’est-à-dire des acteurs de l’écosystème philanthropique au sens large. Dans Philea, nous avons : des fondations classiques, des fondations de territoire, des fondations bancaires, des fondations d’entreprise et des fondations qui possèdent leur entreprise. Cela fait de Philea une plateforme assez singulière, à la fois parce qu’elle relie différents niveaux — européen, national, thématique — et aussi des acteurs très divers. Cette large portée permet de tisser des liens entre les secteurs et les parties prenantes, favorise le dialogue et la prise en compte de la diversité des contextes et des besoins au sein de la société.
FC
Donc Philea n’est pas seulement un réseau de fondations mais une tête de réseau très active?
DM
Nous essayons d’être un espace de structuration, d’apprentissage, de représentation, de coopération et d’anticipation pour le secteur philanthropique en Europe. Notre ambition est d’aider ce secteur à mieux se comprendre, à mieux travailler ensemble, à mieux se défendre aussi et à mieux se projeter dans un environnement qui devient de plus en plus complexe.
La philanthropie dans un monde en tension
FC
Vous parlez d’enjeux complexes. Quels sont aujourd’hui, ceux auxquels la philanthropie doit faire face ?
DM
Je crois qu’il faut partir d’un constat simple : nous sommes dans un moment de tension croissante pour la philanthropie et plus largement pour la société civile. Il y a bien sûr des difficultés anciennes, que nous connaissons depuis longtemps : les obstacles à la philanthropie transfrontalière, les différences de statuts d’un pays à l’autre, les complications administratives, fiscales et juridiques. Mais depuis quelques années, et de façon plus nette encore ces deux dernières années, nous voyons apparaître un environnement plus restrictif.
Ce que nous observons, c’est une fragilisation progressive de l’espace civique dans plusieurs pays. Cela touche la société civile dans son ensemble, mais cela concerne aussi la philanthropie. On voit, par exemple, la remise en question d’incitations fiscales au don, le durcissement des obligations d’enregistrement et de reporting, un examen plus critique du rôle de plaidoyer des fondations et dans certains pays l’apparition ou le renforcement de dispositifs inspirés des lois sur les agents étrangers notamment par l’origine des fonds.
FC
Pouvez-vous préciser ce que cela signifie concrètement ?
DM
Ce sont des lois ou des projets de lois qui obligent des organisations recevant des financements depuis l’étranger à s’enregistrer sur des registres spécifiques, sous contrôle accru des autorités. Au-delà de l’aspect administratif, cela crée une suspicion structurelle. Cela peut faire passer ces organisations pour des relais d’influence étrangère et les mettre hors la loi, lois édictées à cet effet. L’effet est très lourd : stigmatisation, complexification administrative, limitation des marges d’action, parfois autocensure. Nous voyons ce type de dynamique dans plusieurs pays, sous des formes plus ou moins agressives, et cela nous inquiète énormément.
FC
On retrouve cela surtout dans certains pays d’Europe centrale et orientale ?
DM
Oui, mais pas uniquement. Ce phénomène peut prendre des formes variées selon les contextes. Ce qui nous frappe surtout, c’est qu’il s’inscrit dans une tendance plus générale de restriction de l’espace civique. Et cette tendance touche particulièrement les organisations engagées sur des sujets qui sont aujourd’hui davantage politisés : droits humains, genre, démocratie, journalisme, migration, climat. Ce sont souvent ces causes-là qui se retrouvent plus exposées.
FC
Cette évolution remonte-t-elle aussi au niveau des instances européennes ?
DM
Oui, bien sûr, car l’Union européenne n’est pas détachée de ce qui se passe au niveau national. Nous voyons bien que certaines priorités ont changé. La sécurité, la concurrence, la souveraineté économique ont pris davantage de place dans l’agenda européen. À l’inverse, la défense de la société civile ou même l’agenda climatique ne bénéficient plus tout à fait du même niveau de centralité qu’il y a quelques années.
En même temps, il y a un paradoxe intéressant : la Commission européenne s’intéresse davantage au secteur philanthropique comme partenaire potentiel, notamment pour soutenir certaines valeurs européennes ou accompagner certaines transitions. Donc nous avons à la fois un intérêt accru pour la philanthropie comme acteur utile et simultanément un contexte politique dans lequel certains espaces de plaidoyer ou d’intervention se resserrent. C’est cette ambivalence qui rend la période actuelle particulièrement délicate.
FC
Vous avez aussi évoqué l’effet du contexte américain.
DM
Oui, il est très important. Même si nous travaillons en Europe, nous ne sommes pas imperméables à ce qui se passe aux États-Unis. Par exemple, J.D. Vance, avant d'avoir été élu, disait « Philanthropy is a cancer on society ». Aux États-Unis les attaques très frontales qui visent la philanthropie et la société civile là-bas, notamment sur des sujets comme le climat, le genre ou la migration, ont des effets de contagion symbolique et politique. Le gel ou le démantèlement de certains dispositifs américains de soutien a aussi privé certaines organisations, y compris en Europe élargie, d’une forme de couverture protectrice et de financements. Cela les rend plus vulnérables face à leurs gouvernements nationaux.
FC
Il vous paraît évident que la philanthropie est aujourd’hui confrontée à un environnement plus polarisé, plus suspicieux et plus contraint surtout dans un monde de conflictualité croissante.
DM
Oui, c’est exactement cela. Le contexte est fragmenté, polarisé et il n’y a pas une perception unifiée du rôle de la philanthropie. Dans certains espaces, elle est reconnue comme un partenaire utile ; dans d’autres, elle est contestée, voire caricaturée. D’où l’importance d’avoir des organisations fortes capables de comprendre ces évolutions et d’aider le secteur à y répondre. Par exemple des fondations se sont regroupées dans Civitates pour documenter les faits qui touchent la réduction de l’espace civique, les atteintes à la démocratie et déployer des actions de prévention.
Une structuration offensive et opérationnelle
FC
Comment vous êtes vous organisés pour faire face à ces enjeux
DM
Oui. Nous avons clarifié notre stratégie autour de cinq grands axes qui répondent aux besoins du secteur dans le contexte actuel.
- 1) La production de connaissance sur le secteur.
Nous avons une petite équipe de recherche, mais elle ne travaille jamais seule. Elle travaille avec nos membres et les associations nationales. Le Réseau européen de recherche sur la philanthropie, ERNOP, est un de nos partenaires privilégiés, ensemble nous coorganisons certaines réunions annuelles avec le secteur de la recherche académique. Nous faisons des études du contexte juridique et administratif dans 44 pays. L’objectif est de mieux comprendre comment évolue la philanthropie en Europe : combien de fondations existent, comment elles se transforment, quels sont leurs budgets, leurs actifs, leurs priorités, leurs contraintes et les effets des nouvelles législations. Ce travail est fondamental, parce qu’un secteur qui ne se connaît pas bien a du mal à se faire reconnaître.
FC
Et sur ce terrain les données manquent souvent lorsque des entités publiques ou des médias demandent des données.
DM
Absolument. C’est un problème récurrent. C’est pour cela que nous avons mené, avec nos associations nationales, un travail de cartographie et de collecte de données qui nous a permis de montrer qu’il existe plus de 175 000 fondations d’intérêt public en Europe, avec des budgets annuels et des actifs considérables. Mais au-delà des chiffres, ce travail permet aussi de rendre le secteur plus visible, de mieux comprendre sa diversité, et de lui donner une assise plus solide dans le débat public.
- 2) la création d’espaces collaboratifs.
Nous réunissons les fondations autour des grandes thématiques qui les mobilisent : démocratie, genre, environnement, migration, justice sociale, entre autres. Ces espaces permettent le partage d’expériences, la circulation de connaissances, la construction d’analyses communes et parfois l’émergence de réponses collectives. Dans un contexte plus difficile, cette capacité à apprendre ensemble devient essentielle.
- 3) la professionnalisation du secteur.
Nous ne travaillons pas seulement par thème, mais aussi par fonction. Nous réunissons des professionnels autour de sujets comme l’évaluation, l’apprentissage, le développement organisationnel, le leadership, la gouvernance. Un changement majeur de ces dernières années porte sur le mode d’action des fondations. Aujourd’hui elles veulent faire plus que financer. Elles veulent mieux accompagner leurs partenaires et plus longtemps, les aider dans leur structuration, mieux mesurer ce qu’elles font. Nous essayons donc d’être un espace de montée en compétence et d’apprentissage collectif en collant beaucoup plus aux besoins des acteurs pour qu’ils soient plus efficients dans les actions qu’ils mènent.
- 4) La représentation et la défense du secteur.
Dans un moment où les cadres juridiques, fiscaux et politiques deviennent plus mouvants, il est indispensable d’avoir une organisation qui suit ces évolutions, qui alerte, qui documente, et qui porte une parole auprès des institutions européennes. Nous n’avons pas un rôle de plaidoyer thématique sur tous les sujets, mais nous avons un rôle très clair de défense des conditions d’existence et d’action du secteur philanthropique.
- 5) La communication et l’anticipation.
La communication est essentielle. On voit qu’il faut en permanence expliquer ce qu’est la philanthropie, ce qu’elle fait, ce qu’elle apporte. Cette activité est essentielle dans les sociétés aussi faut-il en permanence travailler sur sa reconnaissance et les valeurs ajoutées qu’elle apporte aux citoyens. Et l’anticipation, parce qu’un secteur qui veut rester pertinent doit être capable de regarder au-delà de l’urgence immédiate. Nous travaillons donc sur des approches de prévoyance, de prospective pour aider les fondations à mieux se préparer aux enjeux futurs.
FC
Donc, si l’on résume, il s’agit à la fois de connaître, relier, professionnaliser, défendre et anticiper.
DM
Oui, c’est exactement cela. Et je pense que ces dimensions sont aujourd’hui indissociables. On ne peut pas défendre un secteur si on ne le connaît pas. On ne peut pas le rendre plus fort si on ne crée pas d’espaces où il se parle à lui-même. Et on ne peut pas le projeter dans l’avenir si l’on reste uniquement dans une logique réactive.
Les associations nationales de fondations un rôle essentiel et indispensable
FC
Dans cet ensemble, vous insistez beaucoup sur le rôle des associations nationales de fondations. Pourquoi sont-elles si importantes ?
DM
Parce qu’elles sont devenues absolument essentielles. Je pense même qu’aujourd’hui le secteur ne peut pas se permettre de ne pas avoir ce type de représentation au niveau national. Dans un contexte où la philanthropie est davantage questionnée, parfois attaquée, souvent mal comprise, il faut des structures capables de défendre ce secteur spécifique, de lui donner de la visibilité, de créer des espaces d’apprentissage et de réflexion, et de porter une parole collective.
J’utilise parfois une image un peu simple, mais parlante : dans le contexte actuel, une association nationale joue presque un rôle d’assurance collective. En tant que fondation, on a besoin de savoir qu’il existe un espace qui veille, qui représente, qui explique, qui protège. Cela ne veut pas dire qu’il remplace l’action de chaque fondation, mais il crée un cadre collectif indispensable.
FC
Vous voulez dire que les fondations devraient davantage investir dans leurs associations nationales ?
DM
Oui, clairement et surtout les considérer non pas seulement comme un prestataire de services immédiats, mais comme une infrastructure stratégique pour le secteur dans son ensemble. Les associations nationales permettent la représentation, la mise en relation, l’apprentissage, la veille, parfois le plaidoyer. Elles donnent aussi au secteur une lisibilité que les fondations, prises individuellement, n’ont pas toujours.
Se renforcer grâce à des partenariats complémentaires
FC
Vous avez également développé un certain nombre de partenariats avec d’autres réseaux européens. Quelle place occupent-ils dans votre stratégie ?
DM
Ils occupent une place très importante, parce qu’aucune organisation ne peut remplir seule toutes les fonctions dont le secteur a besoin. Ce tissu de collaboration s’est construit progressivement depuis 35 ans. Voici quelques exemples de proches collaborations :
- Le Network of European Foundations, le NEF, qui joue un rôle clé dans la mise en place de fonds communs portés par plusieurs fondations sur un même sujet. C’est un outil très intéressant pour passer à une logique d’action collective plus forte. Par exemple NEF a un fond collectif qui s'appelle EPIM qui travaille dans le domaine de la migration. Nous savons combien ce sujet est sensible et il important de d’y apporter une contribution pratique.
- Impact Europe sur les questions investissement à impact. Ensemble, nous développons notamment le programme « Beyond Grants », qui aide les fondations à réfléchir à l’usage non seulement de leurs budgets programmatiques mais aussi de leurs actifs et de leurs dotations. Cela permet d’élargir la manière dont les fondations pensent leur contribution.
- European Community Foundation Initiative, qui apporte une expertise spécifique sur les community foundations (fondation de territoires),
- Giving Europe, anciennement Transnational Giving Europe couvre 19 pays, il a été intégré à Philea. Cela nous permet de donner davantage de visibilité et de portée aux mécanismes de don transfrontalier, tout en reliant cette dimension très pratique à notre travail de connaissance et de représentation.
FC
Donc vous êtes dans une logique d’écosystème plutôt que de centralisation.
DM
Tout à fait. L’idée n’est pas d’absorber ou de remplacer, mais d’articuler, de mutualiser, de créer des complémentarités utiles. Il y a beaucoup de connaissances dans ces réseaux, beaucoup d’expériences, beaucoup de capacités. Si l’on veut être plus efficace, il faut faire circuler davantage l’information, les apprentissages et les outils. Je le répète les fondations comme d’ailleurs les associations doivent investir dans leurs représentations collectives qui amplifient la connaissance et la reconnaissance. Je crois en effet que, dans le contexte actuel, cette capacité collective à se structurer, à se défendre et à se projeter est plus nécessaire que jamais.
FC
On voit bien, à travers cet échange, que Philea est devenue à la fois un espace de structuration, de vigilance, de coopération et de projection indispensable pour la philanthropie européenne.
DM
En effet, mais il est important qu’il poursuive cette dynamique positive grâce au concours de tous ses membres.