Quelle agriculture pour demain ? Entretien avec Cédric Rabany, auteur de « Lost in transition agroécologique »
Au moyen d’un roman graphique illustré par César Canet, l’agronome Cédric Rabany nous emmène dans plusieurs pays et sur le territoire français pour nous aider à comprendre les enjeux de transition de l’agriculture, avec beaucoup de pédagogie et d’humour. Il répond aux questions de Carenews sur l’avenir de l’agriculture.
Une question traverse le roman graphique Lost in transition agroécologique (éditions Nouriturfu, 2026) de Cédric Rabany : comment nourrir le monde sans détruire la planète ? À partir de cette interrogation et grâce aux dessins colorés de César Canet, l’agronome nous emmène dans plusieurs pays et à travers le territoire français. Il décrit les difficultés auxquelles font face les agriculteurs pour engager la transition et se penche sur des pratiques alternatives déjà mises en œuvre, en fonction des écosystèmes.
Quel est l’impact des pesticides ? Pourquoi faut-il diversifier les cultures et notre alimentation ? Comment penser notre consommation d’eau ? Quel est l’intérêt de l’élevage ? Avec beaucoup de pédagogie et d’humour, il nous montre combien les solutions sont complexes, différentes selon les territoires, et doivent être pensées dans une logique systémique, pas à l’échelle individuelle.
- Dans cette bande dessinée, vous nous emmenez dans plusieurs pays pour penser la transition écologique du monde agricole, en vous inspirant d’expériences que vous avez vécues en tant qu’agronome.
Je n’étais pas très à l’aise avec le fait de raconter ma vie ! Mais Nouriturfu, l’éditeur m’a poussé dans cette direction, en disant que cela incarnerait mieux le message que quelque chose de théorique. L’idée est d’ancrer, à travers des personnages, des lieux, des histoires, les notions de transition agroécologique.
Il y a beaucoup d’exemples africains parce que je travaille en grande partie en Afrique, et j’ai alterné avec des expériences françaises.
Je suis mal à l’aise avec les approches très dogmatiques : « on interdit ça ». Elles créent beaucoup de tensions dans le monde agricole et empêchent de réfléchir à des solutions concrètes, à l’échelle des fermes, des coopératives, des paysages.
- Vous expliquez que les actions pour la transition dépendent beaucoup des territoires et de leurs caractéristiques. Y en a-t-il, toutefois, qui doivent être mises en œuvre partout ?
Les choses se construisent à l’échelle des territoires : il n’y a pas une solution qui serait applicable partout. Il y a une telle diversité des systèmes agroécologiques mondiaux !
Il existe quand même un certain nombre de grands principes, que la communauté scientifique a définis. La FAO [l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture] en identifie 13 : la réduction des intrants, la santé des sols, la biodiversité, etc. Mais il faut les adapter à chaque paysage. Je suis mal à l’aise avec les approches très dogmatiques : « on interdit ça ». Elles créent beaucoup de tensions dans le monde agricole et empêchent de réfléchir à des solutions concrètes, à l’échelle des fermes, des coopératives, des paysages.
Je travaille dans un contexte africain où la consommation d’engrais chimiques est très faible. On dépend uniquement de la fertilité des sols : soit il faut faire des jachères très longues, et dans ce cas il faut attendre vingt ans que la forêt se reconstitue pour les réexploiter, soit il faut déforester. Dans ce contexte, une utilisation ciblée des engrais peut faire sens.
Inversement, en Europe, on a atteint des concentrations d’engrais tellement fortes dans certaines zones qu’elles créent des pollutions. Il est évident que leur réduction est une priorité dans le contexte de l’agriculture française, mais aussi pour réduire la dépendance du continent à des ressources minières [NDLR : les engrais azotés sont fabriqués à partir d’énergies fossiles, d’autres sont produits à partir de minéraux].
- Vous parlez énormément des sols. Pourquoi leur santé est-elle essentielle ? Notre agriculture actuelle la dégrade-t-elle ?
C’est fondamental. Tout part des sols. Le manque d’intérêt pour les sols est fortement en lien avec le développement de l’agriculture après la Seconde Guerre mondiale, basé sur des intrants chimiques. Il suffisait de nourrir la plante avec les éléments chimiques dont elle a besoin pour sa croissance, sans forcément avoir conscience de ce qu’il passe dans le sol.
Depuis une bonne dizaine d’années, ce schéma est remis en question par beaucoup d’agriculteurs eux-mêmes. Ils constatent qu’ils ont de meilleurs résultats s’ils nourrissent d’abord leur sol avant de nourrir la plante.
Prendre conscience de cela est indispensable pour l'évolution de notre agriculture. Aujourd'hui, on peut faire des liens entre la santé des sols, celle des plantes et celles des humains. Un sol sain, vivant, qui remplit toutes ses fonctions est une excellente base pour une agriculture nourricière.
Aujourd'hui, on peut faire des liens entre la santé des sols, celle des plantes et celles des humains. Un sol sain, vivant, qui remplit toutes ses fonctions est une excellente base pour une agriculture nourricière.
- Vous mettez en avant la complexité des solutions qui requièrent d’analyser et de comprendre les écosystèmes, les interactions entre les espèces.
Je prends l’exemple de Benoit et Meryl, qui sont agriculteurs bio. On dit que le bio c’est un retour en arrière mais il faut voir la complexité de leur travail sur les rotations des cultures, sur les sols, sur l’utilisation des variétés. Ils arrivent à faire des choses assez extraordinaires.
Il faut aussi avoir conscience que les choses prennent du temps : des essais sont parfois conduits sur dix ans pour comprendre les effets de pratiques sur la santé la matière organique et les fonctions du sol.

- Vous évoquez notamment la place de la robotique. Dans quelle mesure faut-il davantage de main d’œuvre agricole ?
J’ai pris l’exemple d’un pays que j’adore : le Burundi. C’est un pays extraordinaire, avec une agriculture très intensive en main d’œuvre. Les paysans burundais réussissent à produire énormément sur des surfaces très réduites. Sur une même parcelle, il peut y avoir des arbres, des tubercules, des céréales, plusieurs variétés de haricots. Il y a très peu d’importations, c’est une agriculture assez nourricière. Mais c’est aussi un mode de vie très laborieux. Rien n’est mécanisable, les gens sont au champ tout le temps. Je ne suis pas sûr que ce soit le mode de vie que beaucoup de Français souhaitent avoir.
Dans le machinisme agricole, les machines ont été de plus en plus grosses et puissantes. Une robotique plus décentralisée, plus ouverte et plus adaptée aux paysans peut avoir du sens dans l’évolution des modèles agricoles. La robotique peut aussi travailler de manière régulière, sur des petites surfaces, comme un robot tondeuse. En France, L’Atelier paysan, une société coopérative, réfléchit sur l’autofabrication d’outils par les paysans. Ils se demandent quelles sont les formes de mécanisation souhaitables pour une agriculture paysanne, nourricière.
Il y a un équilibre à trouver entre plus de main d’œuvre et ce que peut apporter la mécanisation, mais je n’ai pas la solution magique !
Pour faire la transition que tout le monde appelle de ses vœux, il y a un besoin d’accompagnement financier et de choix politiques.
- La transition nécessite du temps, des essais, des investissements. Les agriculteurs peuvent-ils avoir les moyens de la mener, malgré les difficultés dont ils font part ?
Le Shift project [NDLR : un think-tank sur la décarbonation de l’économie] montre, au moyen d’une consultation menée auprès de plus de 7 000 agriculteurs qu’ils connaissent les leviers mais que le frein est financier. Pour faire la transition que tout le monde appelle de ses vœux, il y a un besoin d’accompagnement financier et de choix politiques.
Le prix des matières premières agricoles est dérisoire. Il y a un choix de société à faire à un moment donné, sur les priorités d’investissement et un choix de consommateur, de citoyen.
Il faut trouver des moyens faciles et adaptés de mettre dans les assiettes des produits qui vont faire du bien à l’agriculture et aux sols.
- Quelle est justement la responsabilité des consommateurs ?
Ils ne peuvent pas tout faire. Bien sûr, c’est un super levier. Il existe des mouvements comme C’est qui le patron ?!, qui a pris à bras le corps des questions comme le prix du lait et fait un super boulot, ou le mouvement des Associations pour le maintien de l’agriculture paysanne (Amap) qui a permis l’installation d’agriculteurs dans le maraîchage. Ce sont d’excellentes initiatives, portées par les consommateurs, qui bougent les lignes. Mais elles ne sont pas suffisantes, à mes yeux, si on veut résoudre le problème de manière globale et systémique.
Je pense que le rôle de l’industrie est important. Un des enjeux si on veut diversifier l’agriculture, c’est de renforcer la place des protéines végétales dans l’alimentation. Les gens n’ont plus l’habitude de faire tremper des haricots blancs toute une nuit avant de les cuisiner. Je le regrette, mais je sais aussi que les habitudes de consommation ayant évolué, il faut trouver des moyens faciles et adaptés de mettre dans les assiettes des produits qui vont faire du bien à l’agriculture et aux sols.
- Les pouvoirs publics jouent aussi un rôle ?
Bien sûr. Et ça se joue notamment à l’échelle européenne. Les discussions autour de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur ont créé une tension phénoménale. Mais l’Europe est une chance pour construire une agriculture résiliente et diversifiée, parce que les territoires européens sont complémentaires. Il faudrait peut-être revenir à l’idée initiale de l’Europe, qui était de nourrir les Européens avec la politique agricole commune (PAC), pour développer un système alimentaire européen plus robuste et moins dépendant aux énergies fossiles.

Propos recueillis par Célia Szymczak 