« Il y a des prédateurs de la liberté de la presse de plus en plus puissants » : Reporters sans frontières lance un bureau dédié à la France
L’association Reporters sans frontières a annoncé récemment la création d’un bureau dédié aux dénonciations des attaques à la liberté de la presse et au droit à l’information en France. Dans un contexte de « méfiance envers les journalistes », l’ONG appelle à une « grande loi pour le droit à l’information des citoyens ».
« C’était une ambition depuis un moment », partage Laure Chauvel, chargée des bureaux France et Italie de Reporters sans frontières (RSF). L’ONG, qui promeut la liberté de la presse et le droit d’information des citoyens, a récemment annoncé l’ouverture d’un nouveau bureau, dédié à ses actions dans l’hexagone et les territoires ultra-marins.
À l’automne dernier, elle a lancé une cellule à Prague, destinée à renforcer son action dans l’Union européenne. « Nous trouvions dommage que la France soit traitée depuis Prague, alors que le siège de RSF est à Paris », explique la responsable du bureau France.
Un contexte européen difficile
Le lancement de ce dernier s’inscrit dans une temporalité particulière : celle des élections municipales de 2026 et présidentielle de 2027. Dans la perspective de ces échéances, RSF poursuit l’ambition d’« assainir le débat public » pour que « chacun puisse s’y insérer le plus librement possible pour s’informer ». « Nous promouvons la liberté de la presse, mais aussi et surtout le droit des citoyens à recevoir une information éclairée, fiable, indépendante, pluraliste et libre », argumente en ce sens Laure Chauvel.
Pour la responsable du bureau France, les menaces sur le droit à l’information sont aujourd’hui nombreuses. « À l’échelle européenne, il y a beaucoup de confusions et de polarisations. Il y a un chaos informationnel qui se fait en ligne avec une difficulté à faire le tri entre une information fiable et ce qui relève de la mésinformation ou de la désinformation ». Un mouvement accentué par les attaques de gouvernements de certains pays, « qui mettent la pression sur les médias, imposent des coupes ou privatisent l’audiovisuel public ». Si la France est encore protégée par rapport à d’autres pays européens, « nous constatons beaucoup de méfiance envers les journalistes », remarque Laure Chauvel.
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Des procédures-bâillon fréquentes
« Cette méfiance crée beaucoup de colère et de violences. Il y a une ambiance généralisée plombante », décrit-t-elle, tout en relevant une volonté de s’informer toujours présente au sein de la population.
« Il y aussi des prédateurs de la liberté de la presse de plus en plus puissants », alerte encore la responsable du bureau France. Parmi eux, « des milliardaires qui ont les moyens de traîner des journalistes devant la justice, juste pour leur faire perdre du temps et de l’énergie » ou encore « des lobbys agroalimentaires prêts à déployer l’artillerie lourde afin de faire taire un journaliste traitant de sujets environnementaux », cite Laure Chauvel.
Le rachat du magazine Challenges par le groupe LVMH, finalisé début janvier 2026, a par exemple conduit RSF et plusieurs syndicats à saisir le Tribunal administratif de Paris et l’Autorité de la concurrence pour atteinte au pluralisme et abus de position dominante. « Bernard Arnault est à la tête de 80 % de la presse économique et financière, et veut y imposer sa ligne éditoriale. Cela pose un problème en termes de pluralisme », pointe-t-elle.
Du côté des procédures-bâillon, « on en voit un peu tous les jours », relève Laure Chauvel. Elle cite l’exemple du trimestriel perpignanais L’empaillé, mis en cause devant la justice par le chef de la police de Perpignan pour avoir employé le mot « caïd » à son égard. Le tribunal a prononcé la nullité des poursuites.
Le secret des sources insuffisamment protégé selon RSF
Le secret des sources fait lui aussi l’objet d’attaques, souligne la responsable du bureau France. Parmi les affaires récentes, le cas de Philippe Miller, journaliste pour le site spécialisé dans l’information sur les arnaques financières Warning Trading. À la suite d’une plainte pour vol de données, déposée par un avocat dont Phillipe Miller avait révélé les pratiques douteuses, le journaliste a été interpellé en 2024 dans un restaurant où il avait donné rendez-vous à une potentielle source, alors stagiaire pour le cabinet d’avocat en question. Son carnet de notes, son téléphone et son ordinateur portable ont été saisis par la police qui a imposé à Philippe Miller 48 heures de garde à vue.
« Il y a une atteinte flagrante aux secrets des sources car son matériel a été exploité pour une affaire dans laquelle il n’est même pas partie », dénonce Laure Chauvel. « C’est un exemple mais je pourrais en citer bien plus », se désole-t-elle.
Face à ces situations, Reporters sans frontières demande avec plus de 130 organisations une réforme de la loi de 2010 relative à la protection du secret des sources des journalistes. Celle-ci prévoit qu’« il ne peut être porté atteinte directement ou indirectement au secret des sources que si un impératif prépondérant d'intérêt public le justifie et si les mesures envisagées sont strictement nécessaires et proportionnées au but légitime poursuivi. Cette atteinte ne peut en aucun cas consister en une obligation pour le journaliste de révéler ses sources. »
« La notion "d’impératif prépondérant d'intérêt public" est floue. Le secret des sources peut être levé pour une enquête selon le bon vouloir de la justice. Cela crée des gardes à vue inconséquentes ou des perquisitions qui n’ont rien à voir avec une affaire », pointe Laure Chauvel.
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Dans l’audiovisuel, une « frontière poreuse » entre journalisme et commentaires
« Nous avons besoin d’une grande loi pour le droit à l’information des citoyens. Pour une information libre, fiable et indépendante », affirme la responsable France de RSF.
Au-delà du secret des sources, son organisation demande par exemple la mise en place de chartes de déontologie afin de garantir l’indépendance des rédactions ainsi que des mécanismes d’association des journalistes lors de nomination à la direction de la rédaction. RSF plaide en outre pour la révision de la loi sur les seuils de concentration, datant de 1986 et ne prenant pas en compte les supports numériques. Enfin, l’ONG appelle à davantage de mesures pour contraindre les différentes chaînes de radio et télévision à respecter la loi, présenter correctement les faits et donner la parole aux différentes opinions.
« Un des plus gros problèmes aujourd’hui est peut-être le manque de régulation de l’audiovisuel », souligne Laure Chauvel, notant une confusion « entre le métier de commentateur et de journaliste ». « Sur certaines chaînes, par exemple CNews, vous n’avez accès qu’à du commentaire. En tant que chaîne d’information, son cahier des charges lui impose pourtant de faire du journalisme. La frontière est poreuse. Il faudrait rappeler qu’on ne peut pas commenter sans informations journalistiques fondées. Il faut d’abord partir des faits », appuie-t-elle.
Concernant la diffusion d’informations sur les réseaux sociaux, la responsable du bureau France appelle « à un vrai travail d’éducation aux médias ». « Nous voulons aller sur ce terrain pour permettre à tous les citoyens, à tous les âges, d’accéder à une information fiable dans cet énorme espace informationnel, en s’outillant et en croisant ces sources », met-elle en avant.
L’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp), créé sous forme associative en 2023 par une vingtaine de journalistes, a rendu son premier rapport mi-février.
En 2024, l’organisation a comptabilisé 91 atteintes de toutes natures (menaces, pressions, atteintes physiques, poursuites judiciaires, etc). Plus de 4 atteintes sur 10 étaient dues à « des acteurs publics ou représentants de l'État », rapporte l’Ofalp. 14 cas impliquent les forces de l’ordre et 8 des parlementaires. Avec 26 cas, la catégorie « menace, intimidation, injure, diffamation, harcèlement » est la plus importante, devant « les poursuites judiciaires abusives », le « harcèlement en ligne » et les « restrictions d’accès à un lieu ou un évènement ». Selon l'Ofalp, ce rapport, établi à partir de cas publics, est cependant « loin d'être exhaustif ».
Élisabeth Crépin-Leblond 